Une corniche en brique, d’Ambert

Arrêt aujourd’hui sur un détail de l’architecture de la ferme.
Petit rappel d’histoire, le hameau papetier de Nouara était constitué jusqu’à la toute fin du XIXe siècle par des moulins (au moins quatre), des bâtiments annexes d’exploitation agricole (dont la grange-étable-séchoir contenant une habitation de métayer), des forge, four…, une chapelle et un manoir datant vraisemblablement du XVIe siècle. Ce dernier était en piteux état à la fin du siècle et peu occupé voire inhabité. Les différents édifices avaient peu à peu été achetés aux descendants Gourbeyre et aux Omerin par la famille Tixier, sauf le vieux moulin en partie et la grange-étable.*

Cette famille Tixier, originaire de Gourre, reprit l’activité meunière des Omerin et développa une exploitation agricole sur les terres autour du moulin. Mais l’ancien manoir ne constituait pas un lieu d’habitation décent, et il leur manquait une grange. Ce manoir fut donc détruit et le couple Tixier-Bonnefoy fit construire à la place d’abord une maison (en 1895), puis une grange (en 1897), sur quelques murs restant du manoir (visibles dans la cave). Un beau corps de ferme en granit, à l’image de l’aisance relative dans laquelle vivait la famille, et typique de l’architecture locale.

Façade sur rue de la ferme arborant la corniche en brique unifiant les parties habitation et grange.
Façade sur rue de la ferme arborant la corniche en brique unifiant les parties habitation et grange.
Détail de la corniche.
Détail de la corniche.

Les travaux de réhabilitation du moulin sont actuellement en partie concentrés sur cette ancienne ferme, travaux que je vous ai déjà présentés dans de précédents articles. La toiture est proche et les réflexions sur le chaînage et la position d’insertion de la charpente sur les murs ont mis en valeur un détail d’architecture qui révèle une certaine volonté de la part des Tixier de montrer leur niveau social. Il s’agit d’une corniche en brique, à un niveau et demi, courant sur la façade ouest (sur rue) et de la maison et de la grange. Une jolie frise en léger encorbellement qui n’avait pas que des fonctions esthétiques puisqu’elle permettait de sceller le mur et étanchait cette partie sous toit. La toiture mourait doucement dessus, les eaux de ruissellement était alors écartées du mur grâce à l’encorbellement. Et non, il n’y avait pas de gouttière à l’époque, d’où les débords de toit importants comme on peut l’observer dans de nombreuses maisons, ou bien ces corniches en briques et génoises de tuiles en surplomb. L’absence de corniche sur les bâtiments de la ferme côté cour renforce l’idée d’une envie d’affirmer aux yeux de tous un certain rang social.

Pourquoi écrire sur cette corniche ? L’échafaudage en façade et l’ouverture pratiquée dans le mur de la grange ont interrompu la frise en brique et ont permis d’accéder aux matériaux de base, les briques. Des briques, et alors ? Et bien ces briques sont marquées, un nom, une adresse au moins sur l’une d’entre elles, qui la relie à l’histoire industrielle d’Ambert…

De près, la corniche est constituée d'une couche de carreaux de terre cuite, de brique posées de sorte à former des "corbeaux", à la fois décoration et support d'autres carreaux de terre cuite. Encore au-dessus ont été ajoutés en biais de nouveaux carreaux.
De près, la corniche est constituée d’une couche de carreaux de terre cuite, de brique posées de sorte à former des « corbeaux », à la fois décoration et support d’autres carreaux de terre cuite. Encore au-dessus ont été ajoutés en biais de nouveaux carreaux.

Ambert (et son bassin) est industrieuse depuis des siècles, nous parlons ici du papier, mais il faudrait ajouter le chapelet, les professions de l’habillement depuis les matières premières à la confection, les métiers de la tresse, du câble ou des câbles, des lacets, les moulinages de soie, les ateliers de métallurgie et mécaniques, les professions du cuir, celles du bois, et pour finir celles de la terre et du verre, au sein desquelles la tuilerie et la briqueterie occupent une place de choix. Dans cette zone de montagne, trouver sur place les matériaux nécessaires à la construction des maisons était primordial.

Le sous-sol d’Ambert et de ses environs regorge de filons de terre bonne à la fabrication de tuiles et briques, exploités depuis l’Antiquité. La toponymie est un indicateur de tous ces lieux : Thiolières, Thiolerettes, Tiolades, Thieules, Tioulette, Thioliers, et déclinaisons autres du parler local « tieule » ou « tiule » pour la « tuile » (et tuilerie…). Viennent ensuite les références à l’argile (argeale, ardialet ou ardialier), la couleur des terres (Terre rouge), les fosses d’extraction (Croves).** Les tuileries et briqueteries d’Ambert étaient de petits ateliers regroupés en quartiers dont la localisation a varié en fonction de l’épuisement des filons. À la période qui nous intéresse, la fin du XIXe siècle, elles se situaient plutôt au nord et au sud d’Ambert. Au nord, la tuilerie de Terre rouge dont le premier atelier remonterait aux années 1830, dévastée par un incendie en 1866, reconstruite et remise en activité entre 1870 et 1890.

Au sud, trois ateliers étaient actifs près du domaine agricole du Grand Cheix (Chier au début du XIXe siècle), appartenant à l’ancien domaine noble du Pescher. Du premier (tuilerie de Lachon) ne reste que le four à tuile, à charpente pyramidale, caché de nos jours par les arbres de l’allée le long de laquelle il fut construit. Il appartenait au début du XIXe siècle à la famille Imberdis, mais il fut affermé, d’abord à Pierre Bérard, puis pour quelques années à son neveu Claude. L’atelier fut vendu en 1864 et acheté par Joseph Mavel, qui le restaura. Son fermier, Claude Bérard, le quitta en 1866. Joseph Mavel connut quelques difficultés à retrouver un fermier, ce qui fut fait en 1869 en la personne de Laurent Laire. La tuilerie périclita peu après le décès de Joseph Mavel, en 1882, elle était en ruines en 1890.

Le Grand Cheix (Chier) sur le cadastre de 1836. Est indiquée la tuilerie Imberdis, ou de Lachon, reprise par Mavel en 1864. Notez qu'un étang occupait à l'époque les terres, devenues prairies de nos jours (assèchement naturel ou drainage ?). AD63 - Cadastre napoléonien - 55 FI 33 - Section G des Chaux, 3e feuille.
Le Grand Cheix (Chier) sur le cadastre de 1836. Est indiquée la tuilerie Imberdis, ou de Lachon, reprise par Mavel en 1864. Notez qu’un étang occupait à l’époque les terres devant l’exploitation agricole, devenues prairies de nos jours (assèchement naturel ou drainage ?). AD63 – Cadastre napoléonien – 55 FI 33 – Section G des Chaux, 3e feuille.

Le deuxième atelier (tuilerie du Coudert), était la propriété de la famille Bérard originaire de Valeyre où ses membres étaient à l’origine fermiers cultivateurs. Vincent Bérard, frère de Pierre Bérard fermier de la tuilerie de Lachon (ci-dessus), construisit l’atelier du Couderc au Grand Cheix (près des bâtiments de la ferme du domaine). En 1867, son fils Claude (qui avait remplacé son oncle à la tuilerie Lachon), prit sa suite au Couderc et développa l’affaire. Puis ce fut au tour de Jean-Marie, fils de Claude, de prendre les rênes de l’exploitation. La tuilerie – briqueterie fabriquait « tuiles, briques (simples, doubles ou de “garlandage”), manchons et tuyaux de drainage, mais aussi “tapes” (tuiles faîtières), “soles” (carreaux de four) et briques de cheminées (boisseaux) »** qu’elle vendait principalement aux cultivateurs et artisans locaux. À noter cependant quelques clients plus importants, comme le propriétaire des moulins à papier de La Vigne et du Prélat (M. de Sédaiges) vers 1860.

Vue aérienne du lieu-dit du Grand Cheix, de nos jours. L'étang a disparu, la tuilerie Mavel est cachée sous les arbres et il n'en reste que le four, la tuilerie Couderc est insérée dans les bâtiments de l'exploitation agricole avec une partie séchoir (encore en place) de l'autre côté de la route. (Vue Google maps - CNES)
Vue aérienne du lieu-dit du Grand Cheix, de nos jours. L’étang a disparu, la tuilerie Mavel est cachée sous les arbres et il n’en reste que le four, la tuilerie Couderc est insérée dans les bâtiments de l’exploitation agricole avec une partie séchoir (encore en place) de l’autre côté de la route. (Vue Google.com/maps – images © CNES 2020)

 

Le dernier atelier du Grand Cheix est celui créé à quelques centaines de mètres du Couderc et de Lachon par l’une des sœurs de Claude Bérard et son mari, l’atelier Chevalier, dont peu d’informations nous sont parvenues, et dont tout a été détruit.

L’arrivée du chemin de fer à Ambert en 1885, et la possibilité d’importer des briques plates plus aisées à poser et moins chères que les tuiles canal ou romanes, a obligé les tuileries à fabriquer des tuiles plates. L’atelier Couderc résista, s’adapta, mais ne se releva pas du choc de la Grande Guerre (faute de demande et de main-d’œuvre). Quant à l’atelier Chevalier, bien modernisé, il pu survivre, mais guère plus, jusque dans les années 1925-30.

Mais revenons à notre ferme, et à ses briques. Au hasard d’une corniche coupée donc, une marque apparaît : BERARD AÎNE – N° 4 – LE GRAND CHEIX D’AMBERT (difficile à lire je l’avoue). Une brique fabriquée à l’atelier du Couderc, dans les années 1895/1897 par Jean-Marie Bérard et son père Claude…

Brique de la corniche à la marque de Bérard Aîné.
Brique de la corniche à la marque de Bérard Aîné.

Ainsi finit l’histoire de la corniche et de sa petite brique.

 

 

* Cf. les articles « Le Grand Jacques », « Et la ferme dans tout ça ? » et « Les Tixier de Gourre ».
** Merci encore à Jean-Louis Boithias et à ses ouvrages extrêmement fouillés sur les métiers et industries locaux : Le Pays d’Ambert aux siècles passés, Tome I, Editions de La Montmarie, 2008, pp. 281-301.

3 thoughts on “Une corniche en brique, d’Ambert

  1. Cela me rappelle un petit souvenir : du temps de la colonie, j’ai participé au moins une fois à la récupération d’argile dans une carrière abandonnée juste en dessous de Valeyre. Argile que nous avons filtré en lui faisant faire un certain nombre de kilomètres dans un baril dans le coffre de la voiture de service.

  2. Bonsoir,
    * il me semble avoir vu des corniches en bois,
    * il se dit qu’il pouvait y avoir plusieurs rangs de briques suivant la « richesse » des propriétaires qui faisaient construire le bâtiment ; vrai ou faux ???
    * à Terre Rouge, il y eut la famille CHILAUD, qui venait du département de la Creuse, famille CHILAUD-DEBITON qui fabriqua des briques,
    * à Terre Rouge, Marie Mathieu « Hypolite » CHABRIER (né à Ambert en 1844), décéda avocat en sa maison d’habitation à Terre Rouge cousin d’Alexis Emmanuel CHABRIER (musicien) et Marie-Anne CHABRIER épouse VIMAL-LANAUDIE (donatrice de sa maison, avenue FOCH, à Ambert pour être un « Asile des Vieillards » (sic ! ), décédée sans descendance) ; mais, je ne sais pas où se situait cette maison ???
    * une tuile en dialecte local se traduit en « un tuile » ; comme une horloge devient « un horloge », et, une lièvre « un lièvre »,
    * Joseph MAVEL était médecin, et, « mécène » … (voir numéro hors série édité par le GRAHLF il y a quelques années, numéro qui doit toujours être disponible) ; les personnes qui sont allés au collège « Jules ROMAINS » connaissent l’ancienne tuilerie car nous y passions quand nous étions en cours de gym’
    * à Ambert, entre la rue du Forez et la rue Pierre de COUBERTIN, il y a un bâtiment qui est encore appelé « la Tuilerie »,
    * il parait que l’actuelle « avenue du 8 mai 1945 » fut ouverte pour emmener la production à la gare … et qu’une des cheminées clermontoises de chez MICHELIN aurait été fabriquée avec des briques ambertoises …
    * il y a quelques années alors que le « château » de Valcivières était en cours de restauration, j’avais vu de briques fabriquées à Ambert ; château : maison bourgeoise construite sous les ordres de Louis TIXIER qui fut maire de Valcivières et dont la famille avait fabriqué des emballages

    1. Merci pour toutes ces informations.
      Pour ce qui est du rapport richesse / nombre de niveaux dans une corniche ou une génoise (fabriquée avec des tuiles), c’est exact.

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