Quand quitter la France était trahir

Liberté - Mort aux tyrans et aux traitres - Egalité
Liberté – Mort aux tyrans et aux traitres – Egalité

Mes dernières consultations des archives de la famille Gourbeyre m’ont permis de mettre au jour un curieux document datant de la Révolution : un certificat de non-émigration, en date du 15 Frimaire An III (5 décembre 1794). Loin de moi de vouloir faire ici un résumé de la période, bien trop complexe. Mais ce certificat amène quelques réflexions sur des « on-dit » concernant la famille. Et nous livre un portrait de Joseph Gourbeyre à la fin de sa vie.

Certificat de non-émigration
Certificat de non-émigration donné au sieur Joseph Gourbeyre par la municipalité d’Ambert le 15 frimaire 3e année républicaine.

 

Voici la transcription du document :

Égalité                                                 Mort aux tyrans et aux traîtres                                                Liberté
N° 157-
Département du Puy-de-Dôme, canton et district d’Ambert
commune d’Ambert la Campaigne.
Nous officiers municipaux de la commune d’Ambert la Campaigne
canton et district d’Ambert département du Puy-de-Dôme, sur
la testation des citoyens ( ?) Jean Sauvageon aubergiste, Jean
Baptiste Heritier instituteur, Jean Baptiste Morrel
propriétaire, tous trois habitants du lieu de la commune
d’Ambert et que nous déclarons bien connaître.
Certifions que le citoyen Joseph Gourbeyre propriétaire
et domicilié au lieu de Noairra sur cette commune d’Ambert
la Campaigne, né le 25 juillet 1734, est vivant, s’ettant
présenté aujourd’huy devant nous, qu’il réside en France
depuis son existence jusqu’au présent, sans interuption
qu’il n’est point imigré et qu’il n’a jamais été retenu
pour cause de suspition ou de contre révolution.
Certifions en outre que ledit citoyen Gourbeyre nous
a représenté en bonne forme les quittances de toute
sa contribution patriotique et celle d’imposition
mobilière de 1789. Et autres jusqu’au présent.
Signalement du citoyen Gourbeyre : taille de
cinq pied trois pouces, visage long, cheveux chenus
et sourcils chatain gris et blancs, yeux gris, barbe
rousse, front découvert, nez long, bouche moyenne, menton
pointu.
Fait à la maison commune d’Ambert la Campaigne
le qinze frimaire 3e année républicaine ou nous
vivons. Signé avec les trois atestateurs ci-devant
dénommés ainsy que ledit citoyen Joseph/
Gourbeyre et notre secrétaire lesdits jour
et an.
(Signatures : Sauvageon, Héritier, Micolon –Maire-, Joubert (ou Gourbeyre Joseph ?), Douarre, Morrel, Brunière)

Rapidement quand même sur cette période : la Révolution a poussé à l’exil, temporaire ou définitif, nombre de membres de la noblesse, de la bourgeoisie, d’artistes et d’artisans en lien avec ces nobles et bourgeois, des prêtres réfractaires aussi, vers l’Allemagne, la Suisse, la Grande-Bretagne, voire plus loin. Les familles de ces émigrés se voyaient systématiquement confisquer leur patrimoine qui était vendu comme bien national, et les émigrés s’ils revenaient riquaient la mort.

En Auvergne, plusieurs membres de la noblesse ont quitté l’Auvergne et semblent avoir créé une coalition contre-révolutionnaire. Joseph Gourbeyre, s’il n’est pas noble, est néanmoins un grand bourgeois allié à des auvergnats ayant émigré : Tardif de Pardoux, Estaing, ou bien à d’autres familles comme les Dupuy de la Grandrive, de noblesse récente. Il peut être fortement suspecté. Il lui faut donc justifier de sa non-émigration pour éviter de voir ses biens disparaître et sa famille menacée. Qu’est-ce qui a motivé cette démarche de reconnaissance ? Pas de trace pour l’instant dans les archives de la famille.

Mais ce certificat de non-émigration entre en contradiction avec l’histoire contée par Claude Dravaine (Jeanne Lichnerowich) son arrière-arrière-petite-fille, qui veut que Joseph Gourbeyre ait confié son trésor à son intendant avant de prendre le large, et que cet intendant ait connu une richesse soudaine, bien qu’éphémère en raison de ses dépenses irresponsables. (Cf. l’article « Chroniques légendaires -2 » de ce blog). Légende familiale que cette fuite, en tout cas elle ne concerne pas Joseph qui décèdera quelques mois après l’établissement de son certificat de non-émigration, le 15 prairial an III, soit le 3 juin 1795 de notre calendrier, à presque 61 ans.

C’est un homme d’un certain âge qui est décrit, cheveux blancs et sourcils grisonnants, barbe rousse, un peu plus âgé que l’homme du portrait que l’on possède de lui, rasé de près et en perruque, avant la Révolution. Il semblerait que la barbe n’était pas portée à l’époque, s’agit-il alors de rouflaquettes, d’une barbe mal rasée ? Il est dit par ailleurs que les perruques étaient interdites alors et que l’on risquait de perdre sa tête pour en arborer une. Danton et Robespierre sont peints ou dessinés à plusieurs reprises avec une perruque ; il est vrai qu’ils ont été guillotinés, mais pas pour cette raison !

Le dernier grand papetier de Nouara.
Le dernier grand papetier de Nouara, avant la Révolution.

En ne partant pas, Joseph Gourbeyre a pu transmettre son patrimoine à ses enfants, les premiers de la famille à ne pas hériter selon la coutume. À parts égales, chacun a reçu ce qui restait de l’ancien Noyras, une grosse part encore. Nous l’avons déjà évoqué en abordant la vie (ou ce que l’on en sait) de Marie Joséphine Gourbeyre. Promis, nous allons reprendre l’affaire et approfondir grâce à de nouveaux documents !

Notons enfin que Joseph Gourbeyre paye ses impôts, aux moins ceux depuis 1789, sans rechigner comme le firent ses père et grand-père. Un bon citoyen, ce cher Joseph, qui a tout intérêt à faire profil bas au vu de ses « antécédents ».

Sources
Philippe BOURDIN, « Mémoires d’ex-, mémoires d’exil : l’émigrante noblesse auvergnate », Annales historiques de la Révolution françaisehttps://journals.openedition.org/ahrf/2307
Philippe BOURDIN, « La Basse-Auvergne, une seconde Vendée ? », dans Jean-Clément Martin, La Contre-Révolution en Europe,  https://books.openedition.org/pur/16553
VIKIDIA, « Emigrés » (Révolution française), https://fr.vikidia.org/wiki/%C3%89migr%C3%A9s_(R%C3%A9volution_fran%C3%A7aise)

4 thoughts on “Quand quitter la France était trahir

  1. Voilà un article qui pourrait susciter bien des commentaires et des questions passionnantes !
    Déjà, l’orthographe de Noairra qui fait instinctivement penser à Noailles (par similitude du R et du L) qui a sa propre étymologie, et de là à Nolhac mais bien entendu je m’égare !
    Aussi, la description physique du « menton pointu » en contradiction avec le portrait.
    Encore, l’ambiance ambertoise sous la terreur. Je ne peux pas ne pas penser au « sanguinaire » Étienne Maignet auquel Ambert à suffisamment pardonné ce côté sombre pour donner son nom à une rue.

    1. Bonjour Gérard,
      L’orthographe de Nouara a beaucoup navigué, entre Noyras, Noiras, Noirat et Nouara (voire Nouarat !), mais c’est la première fois que je vois cette version. Quant à l’étologie de Nolhac, si quelqu’un sait tant mieux (tout ce que je trouve est « vient d’un hameau de Haute-Loire » -dont on n’explique pas l’étymologie…).
      Pour le reste je laisse le soin aux historiens de la Révolution de vous répondre, je n’y connais rien !

      1. Bonjour Isabelle
        Je n’avais jamais vu Nouara écrit comme ça non plus. Ce qui m’a plu dans la ressemblance avec Noailles, c’est l’étymologie équivalente à « essarts » (novalia). Ce serait un indice du caractère primitif de la dénomination de ce lieu.
        Mais comme je n’y connais vraiment rien, ça reste de la poésie !

        1. Bonjour Gérard,
          Noairra me fait penser à « nouère » en prononciation « d’cheu moué », la Touraine (eh oui, il y a bien, ou il y avait bien un accent dans les campagnes… Maintenant on parle tous le « Parisien »). Donc ce « nouère », ça veut dire « noir ». Bien moins poétique que « novalia », mais l’on peut très bien avoir un essart au bout d’une vallée noire !

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