Mariage précoce

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Permission pour Martial Gourbeyre et Anna Bonetton

En parcourant les archives de la famille Gourbeyre, j’avais relevé un document un peu perturbant pour nous Occidentaux, une permission de mariage. Ceci en soit n’a rien d’étrange, ce qui m’a perturbée, c’est l’âge de la mariée : onze ans et huit mois…

Je me suis donc penchée sur ce document pour essayer de comprendre. La demande à « Monseigneur », évêque de Clermont, émane de Martial Gourbeyre (27/10/1632 Valcivières – 19/04/1706 Valcivières), quatrième fils de Claude Gourbeyre et Gabrielle Joubert, le couple que j’ai choisi comme origine à la généalogie des Gourbeyre. Onze ans et huit mois, c’est jeune, mais « elle est d’une taille assez grande et robuste pour supporter les charges dudit mariage ». La réponse de « Monseigneur » est sans ambiguité :

Vue ladite requête nous avons permis et permettons à ladite Anne Bonneton de contracter mariage en face (?) de l’église avec ledit Martial Gourbeyre et permettons au vénérable curé de la paroisse de Valcivières de leur donner la bénédiction nuptiale, nonobstant le défaut d’âge de ladite Bonneton pourvu qu’elle ait atteint ledit âge de onze ans et huit mois et qu’elle soit forte et de stature convenable, et que les parents d’icelle aient consenti audit mariage.

En fait d’accord, seule la mère l’est puisque son père est décédé en 1651 à l’âge de vingt-neuf ans. Quant à sa mère, Catherine Vaissier, née en janvier 1632, elle s’était déjà mariée jeune, à l’âge de quatorze ans (son mari avait dix ans de plus), et avait mis au monde sa fille Anne à quinze ans et neuf mois. Veuve à dix-neuf ans avec une enfant de trois ans, elle épousa en 1656 Jean Rolhion avec qui elle aura au moins deux enfants.

Comment est-il possible néanmoins de se marier à quatorze ou douze ans ? Je me suis donc intéressée à la législation en matière de majorité. Deux majorités cohabitent, la  civile où l’on acquiert les capacités légales à s’engager par un contrat ou en justice, et la matrimoniale où un individu peut contracter un mariage sans l’accord de ses parents ou tutelles. S’y ajoute la nubilité, l’âge auquel le développement du corps des personnes autorise le mariage (et en-dessous duquel on ne peut pas se marier sans autorisation). Ces deux majorités et la nubilité ont évolué au fil des siècles, et de nos jours, majorité civile, majorité matrimoniale et nubilité sont fixées à dix-huit ans pour les deux sexes (la nubilité était avant la loi du 4 avril 2006 de quinze ans pour les filles, mais pour éviter les mariages forcés des filles et la violence sur mineures, elle a été alignée sur l’âge des garçons).

Avant la Révolution, la nubilité était fixée à douze ans pour les filles et quinze ans pour les garçons. Ces âges au Moyen Âge correspondaient aussi à la majorité matrimoniale, même s’il était d’usage d’avoir l’accord des parents. Au début du XVIe siècle, avec la rédaction de la coutume d’Auvergne en 1510, la majorité civile passa à vingt-cinq ans, et la majorité matrimoniale à vingt-cinq ans pour les filles et trente ans pour les garçons (ça n’est pas clair, cela pouvait être à vingt-cinq ans). Mais le mariage pouvait être célébré avant cet âge avec l’autorisation des parents. Et avec dérogation si les futurs mariés n’avaient pas atteint la nubilité. Précision encore, le mariage civil n’a été créé que par Louis XVI, donc à la fin du XVIIIe siècle. Le mariage était auparavant célébré par un prêtre, et ne pouvait en aucun cas se défaire (et ne peut toujours pas), surtout s’il y avait eu des enfants. Ce qui explique pourquoi les personnes divorcées ne sont toujours pas censées pouvoir repasser devant un prêtre, sauf à demander que l’église constate la nullité du mariage précédent (et là c’est vraiment compliqué, et ça n’est pas le sujet ici).

Voilà pourquoi Anne Bonneton, avec autorisation, sa mère avant elle, se sont mariées si jeunes. J’ai cherché à savoir si d’autres mariages dans l’arbre généalogique des Gourbeyre avaient été contractés entre des filles jeunes et des hommes, plus âgés souvent, mais pas tant que ça. La première rencontrée est Antonia Gourbeyre, première femme de Claude Gourbeyre, notre ancêtre de l’arbre. Née en 1592, elle se marie à Claude en 1604 à l’âge de douze ans. Claude a pour sa part vingt-deux ans. Puis nous croisons plusieurs jeunes filles, des cousines germaines, petites filles de Claude, âgées de quatorze à quinze ans :
Denise Gourbeyre, fille d’Antoine et Jeanne Richard (du Prat), mariée à quinze ans en 1677 à Benoît Artaud (dix-neuf ans) (premier enfant trois ans plus tard ?) ;
Antoinette Gourbeyre, fille de Pierre et Anne Chabanis, mariée à quatorze ans en 1677 à Benoît Richard (vingt-neuf ans) ;
Catherine Gourbeyre, la fille de Martial et d’Anne Bonneton, mariée à quatorze ans et neuf mois en 1677 à Antoine Chevaleyre (vingt-deux ans) (premier enfant à presque dix-sept ans);
Jeanne Gourbeyre, fille de Jean et de Jeanne, qui épouse en 1677 à quatorze ans et dix mois Antoine Voldoire (dix-huit ans) (premier enfant à dix-sept ans).

Aux générations suivantes quelques filles seront mariées vers ce même âge : Claudine Rodarie en 1732 à Claude Gourbeyre (vingt-cinq ans), Gabrielle Voldoire en 1743 à Antoine Gourbeyre de six ans plus âgé qu’elle. Et peut-être deux jeunes filles aux XIXe et au XXe siècles, avec quelques doutes quant à la véracité des informations.

Il n’y a donc pas pléthore de mariages entre de jeunes enfants ou entre une jeune fille et un homme plus âgé. Je reviendrai plus tard sur les âges au mariage (je n’ai pas fini l’arbre !). Et je n’ai trouvé pour l’instant qu’un mariage entre un vieillard et une femme plus jeune, au XIXe siècle. Les Gourbeyre ont demandé bien plus de dérogations pour consanguinité, quels que soient les degrés, que d’autorisation pour se marier avant l’âge légal !

Scène du fauteuil dans le Mariage de Figaro. estampe d'Alexandre Fragonard (extrait). https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8438412z/f1.item
Scène du fauteuil dans Le Mariage de Figaro. Estampe d’Alexandre Fragonard (détail).
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8438412z/f1.item

 

3 thoughts on “Mariage précoce

  1. Et quelle personne originaire de Valcivières ne descend pas de ce couple ? et qui connait cette anecdote ? je pense descendre de ce couple, mais, je ne dois pas être le seul !!! Il devait y avoir des intérêts « financiers » …

    1. Bonjour Claude, je ne sais pas ce qui a motivé ce mariage, je n’ai pas le contrat de mariage qui doit apporter des réponses.
      Pour ce qui concerne la descendance, vous êtes un arrière….. petit neveu de Martial et Anne Bonneton. Mais vous descendez de Claude et Gabrielle Joubert, c’est bien ce que vous vouliez dire ?

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