Déménagement à la cloche de bois

Décidément, Pierre Gourbeyre, que nous avons vu précédemment jeté en prison par un créancier irascible, n’a pas de chance. Il a hérité de son père à une période peu propice qui l’oblige à plusieurs reprises à arrêter la production de papier et vivre de la vente de son (vaste) patrimoine foncier ; c’est ainsi qu’entre 1746 et 1752, les neuf roues des moulins de Nouara sont mises à l’arrêt par Pierre Gourbeyre. L’activité reprendra tout doucement, avec l’affermage de quatre roues à d’autres papetiers.

Vue sur le Patit-Vimal en arrivant à Nouara.
Le moulin de La Terrasse au centre, et Le Petit Vimal au-dessus tout à droite. Vus de Nouara.

Avant de poursuivre plus loin la mésaventure arrivée à Pierre Gourbeyre, revenons sur la politique entrepreneuriale et patrimoniale des Gourbeyre. La famille a constitué au fil des générations un patrimoine en moulins et en terres (sans parler des maisons). Les terres, qui pouvaient atteindre plusieurs dizaines d’hectares, devaient permettre à la famille de subsister par des rentes agricoles ou des ventes de terrain en cas d’arrêt de la production de papier. Pierre-Claude REYNARD, qui a étudié les archives des papetiers auvergnats, évalue la fortune des Gourbeyre au début du XVIIIe siècle aux alentours de 100 000 livres tournois (correspondance en euros extrêmement complexe, mais la somme est énorme, la famille était une des plus riches parmi les papetiers). À la fin de ce même siècle, la fortune n’est plus que de 25 000 à 50 000 livres tournois (ce qui est déjà conséquent par rapport aux plus petits papetiers, ou encore aux cultivateurs). En ce qui concerne la gestion de l’outil de production, les Gourbeyre cherchent à garder les moulins concentrés aux mains de la même personne et donc à limiter le nombre de roues en leur possession. Ainsi, ils ne voudront pas exploiter plus de 9 roues, à savoir 7 roues à Noyras et 2 au moulin du Petit-Vimal. À cette fin, Claude Gourbeyre, le père de Pierre, lègue ses deux roues du moulin de La Terrasse situé non loin de Noyras (il possédait alors 11 roues), à l’un de ses fils puînés, Joseph Gourbeyre (1707 – 1768). Celui-ci ne pouvant s’en occuper car garde-corps du roi, met le moulin et ses deux roues en fermage. Claude Artaud devient tenancier de La Terrasse en rente perpétuelle, c’est-à-dire qu’il verse « à perpétuité » une rente à Joseph Gourbeyre (rente qui s’arrêterait s’il achetait le moulin).

En 1746, Claude Artaud connaît de graves difficultés, et ne réussit pas à s’en remettre. C’est la faillite. La rente ne pouvant plus être payée, le moulin revient, non pas aux mains de Joseph Gourbeyre, mais en celles de son frère Pierre. Un cadeau empoisonné, puisque lui-même ferme ses propres moulins, provisoirement, à cette même période.

Or, voici ce que rapporte Pierre Gourbeyre dans un courrier à un conseiller juridique (du moins c’est comme ça que je le perçois dans les termes du courrier) :

lettre de Pierre Gourbeyre mentionnant le départ de son tenancier Claude ARTAUD.
Lettre de Pierre Gourbeyre mentionnant le départ de son tenancier Claude ARTAUD.

 

Monsieur,

Ce matin en allant faire une tournée dans mes biens du Petit Vimal, je me suis aperçu que tout était fermé dans mes moulins de La Terrasse qu’occupait Claude Artaud. Et ayant envoyé un domestique pour savoir s’il y avait quelqu’un, il a trouvé que tout avait décampé, après avoir enlevé non seulement tous les meubles mais même une chaudière de cuivre qui était battie et le pistolet de cuivre qui était attaché aux cuves. Comme leurs meubles m’avaient été vendus suivant le contrat cy joint et que ladite chaudière et pistolet m’appartenaient aussy, je vous prie de me dire le party que j’ay à prendre pour poursuivre lesdits meubles et si je ne pourray pas poursuivre Fouilloux qu’on vient de me dire emporter une partie des meubles, et les enfants, et comment il est bon de vous observer que tout a été enlevé nuittament mais qu’il peut bien se faire que ce ne soit pas Fouilloux et que les parties même l’ayant apporté chez ledit Fouilloux voiturier(…)

On constate tout d’abord que les Gourbeyre avaient engagé une procédure contre Artaud, et acheté les meubles de sa famille. Mais que celui-ci n’avait pas l’intention de se laisser entièrement « déplumer ». Il est donc parti, de nuit, en emportant non seulement les meubles qu’il avait vendu, mais aussi ce qui pouvait avoir une quelconque valeur marchande, une chaudière en cuivre (peut-être utilisée pour laver les feutres recevant les feuilles de papier toute fraîches, et reposant sur un foyer maçonné) et le système pour chauffer la pâte à papier contenue dans les cuves : le pistolet qui est en fait un foyer de chauffe en cuivre.

Quelques années plus tard, en 1752, puis en 1761 comme on l’a vu dans le litige avec Antoine Berger, le moulin de La Terrasse et celui du Petit-Vimal sont affermés à deux beaux-frères, Antoine Mical et Antoine Reyrolle. La Terrasse a récupéré le matériel pour fonctionner, comme l’indique sa description :

Une fabrique à papier appellée de la Terrasse composée de batiment deux moulins [roues et systèmes de production attenants] à papier de cinq creux de pille chacun, garny de tout leur nécessaire, avec cuve [dans laquelle est mise la pâte à papier pour être transformée en feuilles], pourrissoir [lieu où les chiffons sont mouillés et mis à pourrir avant d’être découpés pour être placés sous les marteaux], dillissoir [pièce où l’on trie les chiffons], lissoir [lieu où le papier est lissé], étandoir [le séchoir à papier] et chaudière, deus petits jardins à horlait (?) plus autre petit jardin dépendant du Petit Vimal joignant.

Pour en revenir au litige avec Claude Artaud, je n’ai pas trouvé de suite dans les papiers des liasses d’archives explorées. Mais peut-être y a-t-il d’autres informations dans la liasse concernant Claude Artaud ?

Quant au moulin de La Terrasse, il quittera définitivement le patrimoine des Gourbeyre avant que Pierre ne cède sa place à Joseph son fils aîné. Ce dernier se séparera du Petit-Vimal en 1789, après avoir connu les mêmes déboires que son père, le fermier étant parti suite à faillite. Il léguera à ses enfants les moulins de Noirat seuls, avec leurs 7 roues.

4 thoughts on “Déménagement à la cloche de bois

  1. bonjour, vos articles sont toujours aussi intéressants ; en ce sens qu’ils sont très complémentaires des recherches généalogiques. Vos articles animent une généalogie ; et, apparemment, il y avait intérêt à suivre ses « comptes » de près !!!

    1. Bonjour Claude, il est vrai que la généalogie aide à comprendre qui sont les différents intervenants. Avez-vous déjà rencontré un Claude Artaud ? Pour ce qui concerne les comptes, j’ai trouvé plusieurs listes de prêts et emprunts des différents Gourbeyre croisés ici et là. Inexploitables ici, et j’avoue difficilement compréhensibles. Mais elles montrent le rôle de créanciers jouaient ces grands propriétaires, tant auprès de leurs proches qu’auprès d’autres marchands ou papetiers.

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