Retour aux sources

Je suis récemment allée faire un tour aux archives départementales du Puy-de-Dôme, la seule façon d’aborder les sources maintenant que l’approche en ligne par le site Internet a été épuisée.

Ouh, que de belles surprises ! Armée de mon appareil photo, j’ai commencé à  éplucher les premières pièces du fond Imberdis, en me concentrant sur les différentes familles connues en lien avec Nouara. Une mine, et j’ai encore fort à faire.

De retour au bureau, m’attelant au décryptage des pages (l’écriture et le style du XVIIe siècle sont durs à comprendre parfois…) je me suis aperçue que les pièces les plus intéressantes ne provenaient pas des archives Gourbeyre, mais d’une famille attachée (heureusement que j’avais fait l’arbre généalogique de la famille). Et ces pièces permettaient de mieux préciser la partie haute de l’histoire de Nouara, quelles familles et quand.*

Lecture difficile donc, mais heureusement, au fil des essais de décryptage, je suis tombée sur un document bien plus récent puisque daté de 1759, écrit d’une main qui ne m’était pas inconnue, celle de Pierre Gourbeyre (1702 – 1782). De son écriture bien plus lisible, il reprend des documents du siècle passé ayant trait à une affaire dont il est question dans les pièces du XVIIe siècle : un procès « chronique » attaché à Nouara, une question de paiement ou non d’impôts seigneuriaux, le cens sur les possessions et les lods et ventes sur les ventes de censives (propriété à laquelle est attachée le cens), débuté au milieu du XVIIe siècle et encore sur le gril au XVIIIe siècle. D’un côté la pugnacité et l’imagination des percepteurs du seigneur d’Ambert se succédant aux cours des décennies pour récupérer la moindre livre lorsque les caisses de la seigneurie sont vides, de l’autre la même pugnacité des défendeurs reprenant sans cesse l’origine des possessions et produisant les jugements successifs ayant rejeté préalablement les demandes précédentes de paiement.

Voici donc l’histoire qui nous est conté par Pierre Gourbeyre en 1759, pour les suites d’un procès débuté en 1656, et par un document antérieur datant de 1663.

En 1463, les propriétaires du lieu de Noyras reconnaissent le cens attaché aux terres par le seigneur d’Ambert. Rien ne nous dit dans ce document qui sont les propriétaires. Le premier connu est un certain Antoine Minard qui vend des moulins à papier et autres héritages à Benoît, Jean et Martial JOUBERT le 9 mars 1606. C’est-à-dire Jean Joubert (père de Gabrielle Joubert, future femme de Claude Gourbeyre) et deux hommes de sa famille : père, frères, oncles ?

"Du depuis lesdits fermiers ont reconnu un partage De cens faict sur quinze recognoissances, chacune desquelles à son cens séparé. Et y en a trois par lesquelles Lesdits moulins et héritages ont leur cens séparé Sans néanmoins faire voir d’aucune perception Sur les possesseurs d’iceuy, lesdits partages de l’année 1620, et la recognoissance de l’année 1463"
« Du depuis lesdits fermiers ont reconnu un partage
De cens faict sur quinze recognoissances, chacune
desquelles a son cens séparé. Et y en a trois par lesquelles
Lesdits moulins et héritages ont leur cens séparé
Sans néanmoins faire voir d’aucune perception
Sur les possesseurs d’iceuy, lesdits partages de l’année
1620, et la recognoissance de l’année 1463. » AD3 4 J 127, procès de 1663.
Exposer au conseil Que( ?) le 9e mars 1606 Benoît, Jean et Martial Joubert acheptent ( ??) de sieur Antoine Minard certains Moulins à papier appelés de Noyras ensemble.
« Exposer au conseil
Que( ?) le 9e mars 1606 Benoît, Jean et Martial
Joubert acheptent ( ??) de sieur Antoine Minard certains
Moulins à papier appelés de Noyras ensemble. »

Les Joubert et leurs successeurs, c’est-à-dire peut-être Georges et Gabrielle les enfants de Jean (mais là pas de précision), ne paient ni cens ni autres impôts seigneuriaux depuis 1620. Le 12 septembre 1653 les moulins et les mêmes héritages (qui semblent inséparables) sont apparemment saisis aux Joubert par un certain Joseph Delaire, seigneur de Chambouffe(s) (domaine situé à Saint-Ferréol-des-Côtes de nos jours).

 

? Ces biens avaient été vendus le 9e mars 1606 par M. Antoine Minard qui déclara n’avoir jamais payé de cens ; en 1653 ils furent saisis réellement et etroussés ( ?) sur M. Delayre qui ne paya ni cens ni lods non plus que les acquéreurs de Minard et en 1654 les dits Chabanis et Vayssier les acquirent du sieur Delayre.
« Ces biens avaient été vendus le 9e mars 1606 par M. Antoine Minard qui déclara n’avoir jamais payé de cens ; en 1653 ils furent saisis réellement et etroussés ( ?) sur M. Delayre qui ne paya ni cens ni lods non plus que les acquéreurs de Minard et en 1654 les dits Chabanis et Vayssier les acquirent du sieur Delayre. » Acte copié par Pierre Gourbeyre en 1759. 4J127

Ce même Delaire cède ses moulins et héritages attachés à Jean Chabanis et Claude Vaissier, par contrat de constitution de rente le 26 mai 1654. C’est-à-dire que le système bancaire n’étant pas si développé que de nos jours, plutôt que d’emprunter à un organisme, l’acquéreur constitue une rente au possesseur pour le rembourser du bien vendu sur lequel est assise la rente. La durée et le rythme du remboursement sont décidés par l’acquéreur, mais les biens peuvent être repris en cas de non-versement de la rente. C’est du moins ce que j’ai compris de la chose.

Pour en revenir aux Chabanis (1608-1661) et Vaissier (1618-1665), il s’agit ni plus ni moins que du père et du beau-frère d’Anne Chabanis (1635-1705), femme de Pierre Gourbeyre (1630-1700), lui-même fils de Claude Gourbeyre-Joubert (1582-1653). Claude Vaissier est fils d’un papetier de Noyras (Jean Vaissier – mort en 1626), il naît à Noyras en 1618, devient marchand-papetier de Noyras. Il se marie en 1643 avec Anne Gaillard (1627-?), fille de Damien Gaillard (1597-1631) maître-espinglier à Ambert et d’Antoinette Desaix (1602-1677), veuve de ce dernier et future femme de Jean Chabanis. Le Damien Gaillard en question est le frère de Françoise Gaillard (1582-1652), femme de Jean Joubert (1575-<1638), beau-père de Claude Gourbeyre ! Et hop la boucle est bouclée, tout ce petit monde se connaît depuis de longues années ! Et Antoinette Desaix, qui était la grand-tante de Pierre Gourbeyre en étant la femme de Damien Gaillard, devient sa belle-mère en épousant Jean Chabanis !

J’espère que je ne vous ai pas perdus en route… !

Voici donc comment les Chabanis entrent à Noyras et comment les Gourbeyre y reviennent. On peut supposer d’ailleurs que pendant les quelques mois où Joseph Delaire, conseiller du roi à l’élection d’Issoire possède Noyras, les moulins tournent avec les Joubert, les Gourbeyre et autres papetiers dont les Vaissier. Mais ils n’appartiennent plus à aucun d’eux.

À cette date, 1654, et depuis 1620 où le cens n’est plus reconnu, aucun cens ni droit de lods et vente n’ont été versés au seigneur d’Ambert. Or, en 1655, les fermiers de la sénéchaussée d’Ambert, Fournier et Chausson, exigent que les nouveaux propriétaires versent le cens soit-disant applicable aux moulins de Noyras. Voilà le début du procès fleuve. Le 10 mars 1656, les fermiers sont déboutés. 1663, M. Louis de La Rochefoucaud comte de Laurat, voit la chose différemment et tente d’imposer « par force et violence » un cens sur les moulins de Noyras. Chabanis et Vaissier se pourvoient auprès de la sénéchaussée d’Ambert, qui déboute le comte de Laurat cette même année. Le 11 février 1664, un nouveau partage de cens est effectué par Pierre Grange et Guillaume Monteillet qui obtiennent que Chabanis, Vaissier, Gourbeyre et d’autres soient condamnés à payer. Après un nouveau pourvois auprès de la cour, la demande est rejeté le 12 juillet 1666.

Le 12 décembre 1759, Pierre Gourbeyre, petit-fils du Pierre Gourbeyre dont il est question ci-dessus et arrière-petit-fils de Jean Chabanis, fait parvenir un récapitulatif des événements précédemment cités à M. Thévenet procureur à la cour de Riom, car le 25 août de la même année un certain M. Demerle décide de faire revivre un cens sur les moulins de Noyras non payé depuis deux cents ans. En 1763, l’histoire court encore, très embrouillée, car les biens sur lesquels est censé s’appliquer l’impôt ont changé de destination ou ont été vendus.

Quant aux Gourbeyre, ils sont entre-temps devenus propriétaires des moulins de Noyras dans leur ensemble. Pierre Gourbeyre, le gendre de Jean Chabanis, a en effet acheté en « société » avec ce dernier l’ensemble des bâtiments du moulin de Noyras**. Sa femme Anne Chabanis étant la seule héritière de son père, le couple possède seul les moulins à la mort de Jean Chabanis. Voilà comment les Gourbeyre entrèrent en possession des moulins, soit presque un siècle plus tard qu’envisagé précédemment.

J’espère que l’exploration à venir d’autres pièces va nous apporter une moisson d’informations aussi belle que celle de cette première journée aux archives, qui lève le voile sur le passé de Noyras et le fait remonter de quelques nombreuses décennies.

Sources
* Famille Chabanis : AD63 4 J 127 : Lettre de Pierre Gourbeyre à Thévenet procureur de Riom (1759) et pièce intutulée : « Actes pour exposer au conseil par les sieurs Chabanis et Vaissier » 1663.
** Testament de Pierre Gourbeyre, sd, AD 63, pièces 4 J 248

5 thoughts on “Retour aux sources

  1. Bonjour,
    Je vous imagine bien aux AD 63 découvrant ces documents passionnants…
    Je me suis penchée sur nos ancêtres Gourbeyre-Chabanis–Desaiz-Joubert et ce que vous m’apprenez de leur vie m’intéresse, bien sûr.
    On n’a pas fini de découvrir l’histoire du moulin de Nouara qui nous fait rêver.
    C’est un plaisir de lire votre blog.
    Cordialement
    Marie L.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *