Le mémoire de Pierre 4 : Des bonnes pratiques en gestion de personnel

Le papetier et son tablier blanc.
Le papetier et son tablier blanc.

Pierre Gourbeyre aborde dans le mémoire rédigé autour de 1770 divers règlements qui s’observent au sein de la papeterie. Une réglementation qui remonte pour certains points au début du XVIIe siècle, comme les jours chômés, le prix d’accès à la formation de papetier… réglementation qu’une confrérie faisait respecter. Les papetiers d’Ambert avaient pour saint patron saint Pierre. Pour Michel Boy et Jean-Louis Boithias, l’objectif premier de ces confréries, relancées au début du XVIIe siècle, était de remettre en ordre de marche une papeterie locale qui s’essoufflait, dont les productions étaient de moindre qualité, dont les compagnons étaient prompts à se rebeller. Un siècle plus tard, ces mêmes compagnons sont d’ardents défenseurs des droits acquis grâce à ces confréries. Mais les mêmes auteurs précédemment cités constatent que ces conflits n’interviennent qu’en période de crise où les uns défendent leurs acquis contre les autres qui tirent la langue pour garder leur outil de travail.

Plusieurs règlements sont décrits par Pierre Gourbeyre :
– entre le fabricant et l’ouvrier
– entre les ouvriers
– entre la frérie, les ouvriers et le fabricant.

Entre le fabricant et l’ouvrier, il est stipulé que l’ouvrier est nourri, au moins le midi, (et abreuvé en vin !) par le fabricant, qu’il est engagé pour un an et perçoit des gages en fonction de la place qu’il occupe et du format du papier produit, auxquelles s’ajoutent parfois des primes. En cas de chômage (faute de pâte à papier parce que le moulin ne peut battre en raison du manque d’eau, ou parce que des travaux sont effectués sur le moulin), le fabricant peut demander à l’ouvrier de rester chez lui le temps nécessaire. Il le rappellera dès la reprise de la production et déduira alors le temps chômé de son engagement. Parallèlement, l’ouvrier a le droit de quitter le fabricant qui l’a engagé à la condition de le prévenir six semaines à l’avance. Michel Boy et Jean-Louis Boithias ont calculé que les revenus des ouvriers papetiers n’étaient guère supérieurs à ceux des « laboureurs » (agriculteurs de nos jours), mais l’étaient largement à ceux des « brassiers » (ou journaliers).

Concernant la nourriture, les ouvriers ne se contentent pas d’une salade légère ! Certes le travail est physique, mais les exigences sont importantes. Il faut distinguer le régime de tous les jours, ordinaire, qui comprend déjà de la viande de boucherie plus les cochons élevés à la fabrique, de la nourriture extraordinaire fournie (et exigée) certains jours de l’année : le Jour de l’An, le jour des Rois, le mercredi Gras, le jeudi Gras, le dernier jour de Carnaval, la veille de Notre-Dame de mars et le Vendredi saint jour de jeûne. Pierre Gourbeyre dénonce peu après le côté excessif de ces demandes, qui conduisent parfois à des rétorsions de la part des ouvriers en cas de manquement involontaire des fabricants :

Mémoire Pierre
Comme il n’est guère d’états où l’on ne donne certains jours quelque extraordinaire, la chose peut être tolérée. Il est abusif que des ouvriers fassent une loi inviolable pour un mets particulier, au point que si un fabricant par une rareté ou disette d’œufs ne leur donnait pas le mercredi Gras des pains dorés, mets pour lequel il faut beaucoup d’œufs, (…) quand bien il conviendrait à ces ouvriers d’y suppléer par d’autres choses, les ouvriers des autres fabriques ne leur permettraient pas de travailler qu’après avoir mis les fabricants sous contribution arbitraire (…)

 

Michel Boy et Jean-Louis Boithias soulignent que les fabricants, en nourrissant les ouvriers, même pendant les périodes de crise, ont compensé les baisses éventuelles de gages et l’augmentation des prix de la nourriture que subissaient les autres salariés. En revanche, la faible augmentation des prix du papier, qui ne couvre pas pour eux la hausse des charges, permet de comprendre les mécontentements des fabricants qui se trouvent parfois en position de débiteurs vis-à-vis de certains fournisseurs, comme les bouchers.

L’entrée dans la papeterie est fort réglementée et afin de protéger cette corporation, tout est fait pour qu’elle ne s’ouvre pas aux non-papetiers d’extraction. Ainsi :

La police entre ouvriers est de ne pas admettre un apprenti qu’il ne soit fils de papetier et qu’il ne paye 3 livres de droit d’apprentissage (pour être en partie distribué entre les ouvriers de la fabrique dans laquelle il est admis et en partie pour les réparations où offices de la frairie), pour avoir le droit de manger avec les autres lorsqu’il travaille pour ouvrier. 

Par la suite, il ajoute dans deux versions quelque peu différentes qu’outre les 3 livres, l’apprenti devrait payer 16 livres pour les besoins de la frérie comme il a été spécifié en le 8 mars 1633 dans une délibération. Par ailleurs, pour éviter que les ouvriers ne quittent leur travail, chaque ouvrier taillable devrait cotiser d’office 20 sous, chaque fabricant 30 sous par roue, et ceux qui font travailler un tenancier, 15 sous par roue pour le tenancier et 15 sous pour le fabricant.
Un arrêt du Conseil de 1739 stipule par ailleurs que les fabricants ont le droit de prendre le nombre d’apprentis qu’ils désirent, qu’ils soient fils de compagnons ou non. Ces arrêts du Conseil, enfin :

Les arrêts défendent de faire fabriquer du papier sous son nom à toute personne qu’elle n’ait fait apprentissage dans les manufactures et qu’elle n’ait fait son chef-d’œuvre sur les différentes opérations en présence des principaux fabricants, à moins qu’il ne soit fils du maître qui nourrit et élevé dans cet art, sont censés être parfaitement instruits des  précautions utiles et nécessaires pour sa perfection.

Voyons enfin les réglementations de la frérie, qui donnent les jours chômés, et ceux où les ouvriers perçoivent des gages ou non.

Le compagnon papetier et sa belle. "Une rose y ai coupée (...) A ma mie je l'ai donnée Vivent les garçons papetiers (La chanson des papetiers)
Le compagnon papetier et sa belle.
« Une rose y ai coupée (…)
A ma mie je l’ai donnée
Vivent les garçons papetiers (La chanson des papetiers)

Tout d’abord, les ouvriers ne travaillent pas le mercredi des Cendres, le mardi de la Pentecôte, le lundi des Rogations (les trois jours avant l’Ascension) et le jour des morts, et ne doivent travailler qu’une partie du jeudi saint du vendredi saint. Par ailleurs, les jours de foire et le jeudi gras ne sont travaillés qu’en partie. Ces jours-là, les compagnons sont nourris et perçoivent leurs gages, mais les avantages auxquels ils ont droits les autres jours ne sont pas applicables alors. Pourquoi des jours chômés, direz-vous ?

 Le prétexte de cette cessation ou diminution de travail est le jour des Cendres pour assister à la cérémonie de …ction des Cendres et au sermon, le mardi de la Pentecôte pour (assister ?) à un office de fondation à St-Martin, le jour des rogations pour (assister ?) aux processions pour demander la conservation des biens de…, le jour des morts pour assister aux offices et faire prier pour et visiter les églises, et le vendredi saint pour assister… sacrement par l’église pour être… et prier… dans la famille la veille… (…)
(
Note en marge : cette assemblée de tous ces ouvriers dans un petit endroit comme St-Martin qui consiste tout au plus (en une dizaine ? douzaine ?) de maisons, peut dans un temps moindre, déterminer quelque cabale ; pour prévenir toute faction il serait bien si on veut leur laisser la liberté de ne pas travailler ce jour-là, de leur défendre d’imposer aucune peine à qui n’assisterait pas cet office auquel la présence de deux baisles, même si un suffit pour s’assurer qu’il est fait (?) et qu’il sera libre à chaque de s’y trouver, mais cependant comme la… ne laisse pas d’être… au fabricant qui… il paraîtrait de les obliger à aller ces deux jours de police entre eux…)

Les trous dans le document en rendent sa compréhension délicate. Mais il apparaît que Pierre Gourbeyre a bien pressenti les dangers de trop contraindre les ouvriers en période de crise et les ferments d’une révolution à venir quelques années plus tard et qu’aura à régler son fils Joseph. Les textes de la confrérie remontent au siècle précédent et répondent à une exigence non seulement de reprendre en main la papeterie mais aussi de contrer la Réforme protestante qui avait fortement marqué la région en imposant des amendes pour ceux qui ne participaient pas aux cérémonies et fêtes religieuses. Les effets en 1770 risquent de devenir pervers et favoriser une révolte des ouvriers.

Etat de l'une des pages.
Etat de l’une des pages.

Aux règlements de la confrérie s’ajoutent des avantages, notamment fiscaux qui font que les papetiers ont toujours été jalousés et réputés « riches ». Ainsi les papetiers, compagnons et fabricants, sont exemptés de collecte de la taille (répartition locale) et « cotisent d’office » à la place, c’est-à-dire une somme dérisoire par rapport à leurs revenus. Ils ne logent pas les gens de guerre et ne participent à la milice (service militaire). Ces avantages sont étendus aux charpentiers travaillant pour les moulins, les obligeant ainsi à dépendre des manufactures qui ont sans cesse besoin de leurs services pour que l’outil de travail soit performant, et à ne plus quitter la région.

Papetier et son tablier devant la salle de cuve.
Papetier et son tablier devant la salle de cuve.

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