Le mémoire de Pierre -3

Pierre Gourbeyre aborde dans son mémoire la question des réparations des moulins, ce qui ne représente pas une paille pour lui au vu de son patrimoine. Rappelons qu’il possède à l’époque trois moulins (selon notre conception actuelle de « domaines ») : Nouara, Vimal (le Petit-Vimal) et La Terrasse, et onze roues : sept à Nouara, deux à Vimal et deux à La Terrasse. Remettons-nous dans le contexte. Le texte date de 1770 environ, et les Gourbeyre du moulin de Noyras viennent de subir de forts revers financiers en raison de l’arrêt de leurs moulins. Ainsi, en 1742 les roues alimentent quatre cuves, une seule en 1745, mais Pierre Gourbeyre est obligé de les arrêter totalement peu de temps après pendant plusieurs années. Durant la même période, de nombreuses ventes de fonds s’effectuent approchant les 40 000 livres tournois. La puissance de la famille Gourbeyre chute à cette période de façon vertigineuse, et les Gourbeyre connaissent d’énormes problèmes de trésorerie comme le montrent plusieurs courriers s’étalant sur trois décennies par lesquels Pierre Gourbeyre ne cesse de demander à ses créanciers de prendre patience, lui-même n’arrivant pas à se faire régler ses dus. Il est en effet par ailleurs un gros prêteurs pour d’autres papetiers des trois vallées.

Copie d'une lettre de Pierre Gourbeyre à l'un de ses créanciers : "
Copie d’une lettre de Pierre Gourbeyre à l’un de ses créanciers : « Je n’ay pourtant receu aucune des votres (de vos lettres) depuis celle du 26e juin par laquelle vous me faysies esperer fort gratieusement la continuation de vos bons services; je ne vous ay pas depuis perdu un moment de veue, j’ay fait et continue touttes les diligences pour pouvoir vous procurer quelqu’argent, mais la récolte est encore dans les champs et vous savez qu’il se trouve toujours quelqu’obstacle pour retarder la consommation des choses. Je me flatte pourtant dans le mois de vous faire toucher de l’espèce (…) » (août 1760) (AD63 – 4J252 – 1738-1780)

En 1770, les affaires ont repris peu à peu, le moulin de La Terrasse qui avait été vendu par rente emphytéotique est retourné au patrimoine des Gourbeyre suite à la faillite et à l’abandon du bailleur (Claude Artaud) vers 1750 (en embarquant au passage le mobilier et le matériel). Commençant à être âgé, ne souhaitant pas assumer les frais et les charges de tous ses moulins, Pierre Gourbeyre en afferme donc plusieurs : sont ainsi fermiers des Gourbeyre de Nouara, après 1760, Claude Coerchon, Joseph Lebon, Antoine Frétisse et Claude Grivel. Par la suite, La Terrasse sera de nouveau vendu (entre 1778 et 1783) et son fils Joseph vendra à son tour Vimal en 1789.

Mais nous n’en sommes pas là. Vers 1770, même si Pierre Gourbeyre a affermé ses moulins, il sait encore comment faire tourner une papeterie, quelles sont les charges, les produits, bref combien cela rapporte. Il veille donc au grain et n’entend pas se faire berner par ses fermiers. Pierre-Claude Reynard, dont la thèse porte sur les papiers et papetiers des vallées d’Ambert, considère d’ailleurs que ces fermiers sont plus des contremaîtres que des tenanciers réels. Il n’empêche que ces affermages marquent le début du démantèlement de grands domaines tenus intacts pendant plusieurs générations.

Mais revenons à nos moutons. Comme une liste de courses, voici quels sont les différents postes à reprendre dans un moulin, et la liste n’est pas exhaustive :
– les menus bois et clous des coins de maillets, des queues, les chevilles des pilons, des levés d’arbre sont à reprendre ou changer tous les trois ans (pas de tarifs) ;
– les pilons et queues des maillets sont à refaire tous les six à neuf ans (40 livres tournois) par maillet, travaux effectués par roulement tous les trois ans ;
– la roue, à remplacer tous les cinq ans et qui coûte trois louis (plusieurs lt);
– les piles, coûtant 200 livres tournois l’une, sont à renouveler tous les douze à quinze ans ;
– l’arbre à cames, allant de 80 lt pour un arbre en sapin à 100 lt pour un arbre en chêne, est à remplacer tous les six ans ;
– le canal d’amenée d’eau à la roue d’un même ordre de prix est à changer tous les six ans ;
– les réservoirs et tonneaux, les conduits doivent se reprendre tous les dix à douze ans ;
– la cuve valant 60 lt se remplace tous les dix à douze ans ;
– la grosse presse, de 100 lt à neuf, est à renouveler tous les six ans, les petites presses utilisées après l’encollage ou le lissage du papier, allant de 30 à 100 lt, se rachètent entre six et douze ans ;
– les étendoirs sont aussi chers, environ 3 000 lt  (trente perches à 100 lt) pour faire travailler une cuve (combien de cuves à Nouara et autres moulins ?), sur lesquels il faut intervenir tous les ans pour environ 20 lt par an hors cordages ;
– les cordages coûtent autour de 300 lt par cuve, à changer tous les trois ans ;
– enfin s’ajoutent les formes dont les prix s’échelonnent de 15 lt à 80 lt la paire, à changer tous les ans, ainsi que les porses (feutres), investissement de 150 lt par an sans compter les 50 lt d’entretien par an.
Le tout estimé par différents auteurs à 800 livres par an.

Extrait du mémoire de Pierre Gourbeyre où il énumère les travaux à réaliser sur les moulins à papier.
Extrait du mémoire de Pierre Gourbeyre où il énumère les travaux à réaliser sur les moulins à papier. (AD63 – 4J521)

Et ne sont pas comptés le charbon, le bois pour chauffer la cuve, l’entretien des maçonneries, des menuiseries, le remplacement des « ferrements », les chiffons, les salaires et la nourriture pour les ouvriers,…

Jean-Louis Boithias et Michel Boy ont fait la simulation d’un « compte de résultat » d’une papeterie pour une cuve travaillant du papier blanc, que nous allons résumer ici :
– Dépenses (matières premières : chiffons, colle, alun ; personnels : salaires et nourriture ; entretien et frais de fonctionnement) : de 8 390 livres à 9 590 livres
– Produits : de 11 500 livres à 13 750 livres
– Bénéfice : hypothèse basse allant de 1 900 à 3 100 livres ; hypothèse haute allant de 4 100 à 5 300 livres.
Dans l’hypothèse bien sûr que le moulin travaille suffisamment pour atteindre l’hypothèse basse, que les matières premières ne soient pas en rupture ou trop chères, et sans compter les taxes pour sortir de province et autres péages qui viennent fortement gréver les bénéfices.

Les papetiers devaient donc avoir les reins solides pour faire tourner leur moulin, sachant que comme le souligne Pierre Gourbeyre :
« La lenteur des retours dans l’impression est extrême. La nature des paiements étant en billets ou titres de change payables dans six, neuf mois, un an, quelque fois plus. »

Ouvrages de référence :
Pierre-Claude REYNARD, Histoires de papier, la papeterie auvergnate et ses historiens, Presses universitaires Blaise-Pascal, collection « Etudes sur le massif Central », Centre d’Histoire « Espaces et Cultures », Clermont-Ferrand, 2001.
Michel Boy et Jean-Louis Boithias, Moulins, papiers et papetiers d’Auvergne, éditions des Monts d’Auvergne, 2014.

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