Beaux chiffons, beaux papiers

Ou petite leçon de recyclage.

Poursuivons notre exploration du mémoire de Pierre Gourbeyre. Après une rapide présentation des papetiers du Valeyre et de leur production, penchons-nous sur la matière première dont dépend le papier : les chiffons.

Les origines en sont multiples, et les qualités des chiffons varient en fonction de leur provenance. De la Bourgogne, du Beaujolais, de Lyon et du Lyonnais, du Forez, de l’Auvergne (Riom, Clermont, Issoire, Billom), du Bourbonnais proviennent les meilleurs en grande quantité. Les papetiers s’approvisionnent aussi dans la Savoie et le Dauphiné, mais les chiffons sont d’une qualité moindre, plus grossière. Enfin, les chiffons les plus mauvais proviennent du Cantal (Haute-Auvergne) et du Velay.
Pierre Gourbeyre précise alors que les papetiers ont un rôle social capital en faisant vivre quantité de colporteurs qui ramassent les chiffons pour eux :

« On reçoit les pattes* de l’Auvergne, du Forest, du Bourbonnais, par une infinité de patiers ou colporteurs occupés à la ramasser à plus de 30 lieues à la ronde, et auxquels en conséquence lesdits fabricants donnent à vivre et à leur famille. »

L’achat des chiffons est la charge la plus importante pour les papetiers puisqu’ils dépendent entièrement de leur fourniture pour la fabrication du papier. La pénurie de chiffons à plusieurs reprises a ainsi entraîné l’arrêt de la fabrication de papier. Quant à la qualité des chiffons, elle influe directement sur celle du papier. Si l’on ajoute, comme le signale Pierre Gourbeyre, qu’ « il faut environ au double des chiffons, les déchets soit dans le triage soit dans la préparation emporte près de la moitié du poids (…) », on comprend alors la quantité phénoménale de chiffons nécessaire à la production de papier.

Après avoir acheté la matière première, il faut la trier car elle est inutilisable en l’état. Déjà, de quoi s’agit-il ? De draps, d’anciens vêtements (dont les corsets !). Inimaginable alors de les laver, des petites mains, des femmes appelées les délisseuses, ont comme travail de couper (« délisser » d’où leur nom) les pièces de tissus en ôtant tout ce qui n’est pas tissu (baleines en cuivre, boutons, laine), tout ce qui n’est pas utilisable, tout ce qui est trop sale, de trier les bouts obtenus en fonction de leur qualité qui déterminera celle du papier. Les chiffons les plus blancs, les plus propres donneront le papier le plus blancs, les plus grossiers, les moins blancs la trasse, le papier le moins qualitatif.

Les chiffons sont ensuite mis à pourrir dans le pourrissoir afin de faciliter ensuite le travail des maillets. Après quelques semaines, les chiffons pourris  sont ensuite portés au « dérompoir » :

« (…) où l’on a placé une table où est attachée sur un bord dans le milieu à peu près de la longueur une faux bien affilée ; ensuite, prenant le chiffon à poignée à bonnes deux mains, on le coupe autant menu qu’il est possible pour pouvoir être bien écrasé sous les pilons où on le met ensuite sans se servir d’aucun cylindre (…)** »

L'ouvrier prend petit peu de chiffons par petit peu de chiffons et les coupe sur une lame pour les réduire en tous petits morceaux.
L’ouvrier prend petit peu de chiffons par petit peu de chiffons et les coupe sur une lame pour les réduire en tous petits morceaux.

La qualité du papier ne dépend pas que de la qualité des chiffons. Chaque étape (délissage, tri, pourrissage) doit être effectué correctement pour que la résultat soit parfait. Ainsi :

« les défauts du papier relatifs à la patte, à la bien trier et délisser afin qu’il ne reste pas la moindre ordure ni laine, ni bois, ni paille, ni fer, ni balle, ni plume, et le peu d’attention à ce qu’elle soit bien mouillée et meurie (mûrie ?) au pourrissoir, ou suffisamment défilée au dérompoir, parce qu’alors elle s’engorge entre les maillets pilons, ce qui fait que, ne suivant pas exactement le mouvement, les parties durcies échappent les tranchants ou ne s’écrasent jamais suffisamment et, se changeant en grumeaux qui ne se dilatent pas, forment des petits boutons. Pour remédier au premier, le fabricant ne saurait donner assez de soins pour le triage et le délissage ; à cet effet défendre qu’il soit donné à faire faire (?) aux domestiques qui y sont employés qui n’exécutent que trop le proverbe qui dit qu’un prix-fait est à moitié fait ; quand au second, le fabricant doit avoir exactement l’œil à ce qu’on ait les attentions nécessaires. (…) »

Néanmoins, une telle perte de matière première pour des raisons de blancheur de papier uniquement (le papier le plus blanc n’était pas acheté par tous les clients, tout dépend de l’usage —nous apprenons au passage que l’imprimerie et les bureaux de Paris et de Lyon sont les principaux débouchés de la papeterie ambertoise), entraîne réflexion de la part de Pierre Gourbeyre : les tailles et poids des papiers sont limitatifs alors que la fabrication pourrait s’adapter à la demande de qualité et la vente du papier s’effectuerait au poids ; quant à la qualité des chiffons, la distinction ne se justifie pas toujours non plus :

« Comme la distinction du chiffon en f. (fin), m. (moyen), et b. (bulle – grossier) ne donne aucune qualité au papier (à la page ?) mais seulement celle d’une différence de blancheur qui n’est autre que d’être plus frappante à la vue, il peut être permis au fabricant de deux qualités n’en faire qu’une (patte ?) s’il en était requis pour des ouvrages moins précieux dans lesquels on veut pourtant contenter le public avec défense d’y mêler ensuite des feuilles de papier d’un autre triage afin d’éviter l’inconvénient de différentes blancheurs d’une feuille à l’autre dans le même ouvrage qui sont rebutantes. »

Les informations que nous apporte Pierre Gourbeyre sur le métier de papetier sont intéressantes à plus d’un titre. D’une part, ce qui n’a rien de surprenant, le métier ne s’improvise pas (on verra plus tard qu’il est très réglementé) et nécessite beaucoup de surveillance et de savoir-faire, même pour les tâches qui paraissent les plus basiques. D’autre part, récupérer les déchets de certaines régions, les transformer, les valoriser pour qu’ils soient utilisés à d’autres fins par ceux qui les ont fournis ressemblent fort à de l’économie circulaire !

*Pattes = chiffons
** Cylindre = la pile hollandaise utilisée ailleurs qu’en Auvergne où les chiffons étaient broyés par une sorte de cylindre et non pas par des maillets, comme dans les moulins d’Auvergne.

8 thoughts on “Beaux chiffons, beaux papiers

      1. même pas ; quand j’apprécie, je le dis !!! vos articles sont ma nourriture (hihi ; enfin presque !!! si la nourriture intectuelle)

  1. je savoure tes articles, Isabelle. Quand on pense que non seulement les chiffons étaient chers du fait du nombre de personnes qui y travaillaient comme tu l’écris, mais en plus les 13 péages entre Lyon et ici ! Plus les impôts de plus en plus lourds… En tout cas on comprend qu’au XVIIIème s, il est dit que 6000 personnes travaillaient pour ou avec les moulins – pas seulement papetiers – uniquement sur le Grandrif, mais aussi que la chute des papeteries devenaient inéluctables dans cette région.
    Merci encore à toi

    1. Bonjour Christine, et merci pour tes informations complémentaires. Le mémoire de Pierre Gourbeyre mentionne ces impôts, et d’autres charges. Je vais continuer à présenter ce texte, par des thématiques différentes. A suivre donc…

  2. Bonjour,
    Toujours très intéressé par votre blog. A titre personnel, Nouara a contribué à mon installation en Auvergne. Comment faire partie de l’association, y a-t-il des réunions et si oui à quelle périodicité? Peut-on rencontrer des membres ? Et beaucoup d’autres questions .

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