Le mémoire de Pierre (1)

Pierre Gourbeyre du moulin de Noyras (1702-1782) est vraisemblablement l’auteur d’un document très instructif sur la papeterie ambertoise aux alentours de 1768-70, d’où son intitulé : « Mémoire de Pierre Gourbeyre ». Une vraie mine d’informations en fait.

Plusieurs papetiers de l’époque sont mentionnés, rattachés à leur moulin, au nombre de roues, de maillets par piles… Pierre Gourbeyre nous apprend ainsi que l’exploitation de Noyras est dispersée sur plusieurs lieux: Noyras, Vimal et La Terrasse. Noyras est doté de 7 roues, Vimal et La Terrasse de 2 roues. Chacune de ces roues fait tourner un système de production (arbre à cames animant des maillets pilonnant des chiffons dans des creux de piles) appelé moulin. « Chaque moulin est à cinq ou six creux de piles, à deux près qui sont seulement à quatre, et dans chaque creux de piles battent trois maillets ou pilons. »
Les autres exploitants du ruisseau de Noyra sont Joseph Begon au Petit Vimal (deux roues), Claude Sauvade à Valeyre (deux roues), Pierre Joubert à La Dame (deux roues), Antoine Sauvade à ? (une roue), ? Dandrieux à Escalon (deux roues), Joseph Micolon à Feney (deux roues). Soit au total 22 roues sur le Noyra si l’on ajoute les roues de Pierre Gourbeyre.

Pierre Gourbeyre recense ensuite 25 moulins (roues) pour l’autre branche du ruisseau de Valeyre (celui que nous appelons Lagat), plus un autre disparu (le moulin de La Maltia). Ces moulins sont ceux de François Varesne à Longechaud (une roue), Barmy Quiquandon à Longechaud (deux roues dont une vacante), Jean Lebon à Lagat (deux roues), Pierre Lebon à Lagat (deux roues), Antoine Sauvade à Richard (trois roues), Claude Sauvade à La Combe-Basse (trois roues), Pierre Le Bon Aîné à Ribeyre (trois roues), Claude Sauvade aux Crottes (trois roues vacantes et détruites), Pierre Pouyet à Valeyre, Blaise Sauvade aux Boëmes (deux roues dont une vacante et détruite), Antoine Grivel aux Horts (deux roues), Joseph Micolon à La Vernadelle (deux roues).

La liste des moulins sur les ruisseaux de Valeyre.
La liste des moulins sur les ruisseaux de Valeyre.

Aucun de ces fabricants de papiers n’est riche, comme le souligne Pierre Gourbeyre, même lui qui pourtant possède onze roues, dont certaines sont mises en fermage depuis 1753, pas même les Sauvade (Antoine et Claude) avec leurs six roues de Richard et La Combe-Basse (moulins qui se touchent). La crise débutée dans les années 1730 (fiscalité, guerre de Succession de Pologne) a obligé de nombreux papetiers à arrêter certaines de leurs roues, conduisant les plus fragiles à la faillite. Pour les Gourbeyre, l’arrêt total est effectif en 1745, obligeant Pierre Gourbeyre à vendre une grosse partie du patrimoine foncier pour vivre. À ces arrêts dus à la conjoncture s’ajoutent les réductions de production consécutives au manque d’eau six mois par an, que ce soit par sécheresse ou par le gel du ruisseau en hiver. Ou bien à l’inverse à cause des inondations soudaines consécutives aux orages pouvant entraîner des destructions plus ou moins importantes.

« Les ruisseaux sur lesquels sont situés lesdits moulins ont très peu d’eau, surtout celui de Noyras ; ils ont l’un et l’autre beaucoup de pente, sans quoi ils ne pourraient travailler la moitié du temps puisque malgré les chutes, pour peu de sécheresse ou de chaleur qu’il fasse, ils n’ont pas suffisamment de l’eau six mois de l’année à la roue ou pour que l’arbre virant qu’elle tourne (?) chargé… lever que trois (rayé/remplacé par neuf) souvent deux (surmonté de six) et on est obligé de suspendre les autres, ce qui n’empêche pas qu’elle essuie souvent des inondations parce que situées au bas de montagnes et dans des vallées où les orages s’enferment et éclatent, ce qui forme des fronts d’eau qui entraînent tout comme ils ont essuyé le mois d’août passé (?) (1768 ? voir article « Cataclysme à Valeyre » du 17 janvier 2018 ), et ces moments près (après ?) ne charrient aucun végétaux excepté, l’arrière-saison, quelques feuilles qui ne nuisent pas à la netteté des ouvrages parce que l’eau qui s’y communique passe par des réservoirs sablés où on a attention que les feuilles ne passent pas et que l’eau y soit toujours claire ; comme elle ne charrie pas, elle est très propre au blanchiment des papiers. »

Par la suite, Pierre Gourbeyre détaille les différents papiers qui se fabriquent dans ces moulins, en précisant que certains fabricants sont plus méticuleux que d’autres dans leur fabrication :

« Pierre Gourbeyre a toujours été curieux de la perfection et il a toujours eu la réputation d…, ce qui lui a procuré la préférence sur les ouvrages qui ont… la cour auxquels on l’a forcé (?) de travailler.
Antoine Sauvade, … Richard, Joseph Micolon, Pierre Joubert, Joseph Bégon et Jean Lebon sont ceux ensuite qui sont les plus attentifs et curieux de la perfection. »

Avec plus loin en complément :

« Jour et nuit, le fabricant curieux de la perfection ne doit point discontinuer ses tournées d’un objet à l’autre pour en examiner l’état, ce qui augmente l’attention des ouvriers par la crainte de quelques réprimandes dont les met à l’abri la négligence du fabricant sur le seul moyen d’en avoir connaissance. »

Voici donc quels sont les papiers qui se fabriquent dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle dans les moulins autour du Valeyre. Les grands formats :  le grand aigle, le colombier, le chapellet, le grand Jésus, la petite fleur de lys ; les moyens formats : le grand raisin, le lombard, le cavalier et le petit cavalier, le carré, l’écu ; les petits formats : le papier à la main, la couronne, la tellière, le cadran, le petit raisin, le cartier, la pigeonne (?) ou romaine. Le papier se vend à la rame, chaque rame faisant 500 feuilles et ayant une masse définie en fonction du type de papier (taille et qualité).

Liste des différents papiers produits dans les vallées d'Ambert.
Liste des différents papiers produits dans les vallées d’Ambert.

Nous verrons par la suite quelles sont les contraintes pour obtenir du beau papier.

Merci à Jean-Louis Boithias pour la transcription du document. 
Réf. doc. : Archives départementales du Puy-de-Dôme, 4J521

4 thoughts on “Le mémoire de Pierre (1)

    1. Je fais mon maximum pour vous satisfaire ! Je vais poursuivre l’exploration du document, peut-être Pierre Gourbeyre en parle-t-il encore. Comme vous avez pu lire, votre ancêtre était un papetier consciencieux dont les papiers étaient reconnus pour leur qualité !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *