Petit clin d’œil médical

De vieilles lettres reçues par les maîtres de « Noyras » au XVIIIe siècle (Claude et surtout son fils Pierre – 1702-1782) nous livrent quelques instants de la vie à cette époque. Deux notamment abordent les maladies, assez violentes, qu’ont connues deux membres de la famille en 1726 et en 1740, et leurs traitements. Les descriptions sont assez peu ragoutantes, estomacs fragiles s’abstenir…

Au chevet d'un malade. Extrait de Caractéristiques des saints dans l'art populaire. 1867
Au chevet d’un malade. Extrait de Caractéristiques des saints dans l’art populaire. 1867

Le premier malade est un des fils de Claude Gourbeyre, vraisemblablement Claude Gourbeyre né le 28 juin 1716 et décédé le 25 janvier 1738 à l’université de Toulouse, étudiant en biologie. La lettre reçue par Claude Gourbeyre père date du 19 juillet 1726. En 1726, l’enfant a alors 10 ans. « Vous n’ignoriez pas sans doute qu’il étoit incommodé depuis long-tems, la maladie est venüe a un point quy fait craindre pour luy » écrit un religieux en charge des élèves à son père. Voici quelques détails :

« Un crachement de sang l’ayant repris la semmaine dernière, le Révérend père principal jugea à propos lundy dernier 15e de ce mois de le faire transporter dans une maison voisine des pensionnaires ou il est fort bien servi par une femme exprès pour cella et ou les Jésuites sont nuit et jour, particulièrement le Révérend père principal. Le vomissement de sang a été si considérable que ce matin on a jugé à propos de luy faire recevoir le St Viatique, ce qu’il a fait avec beaucoup de piété et d’édification. »

Le traitement est radical et a visiblement fonctionné :

« Le grand point de cette maladie est de pouvoir arrêter le sang et il n’y a point de remède dont on ne se serve pour cella. J’espère qu’avec le secours de Notre Seigneur, on en viendra à bout, il ne se peut rien ajouter aux soins que le R. Père principal le donne. »

Cette lettre permet d’apprendre par ailleurs qu’un Révérend père Dupuy a été appelé à son chevet, qu’il mit plusieurs jours pour rejoindre Toulouse. Il est vraisemblable qu’il s’agisse de son cousin Jean-François Dupuy (1689-1774, fils de Anne Gourbeyre et Thomas Dupuy), prêtre jésuite. À noter aussi un neveu de Claude Gourbeyre père, élève de la même école que Claude Gourbeyre fils.

Monsieur de Pourceaugnac, illustration de Janet-Lange, 1851
Illustration de la pièce de Molière, Monsieur de Pourceaugnac. Deux médecins prennent le pouls de Monsieur de Pourceaugnac, acte I, scène XI. Illustration de Janet Lange, 1851.

Le second malade est un autre des fils de Claude Gourbeyre, mais il est assez difficile d’être sûr de celui dont il s’agit : soit Claude Alexis Gourbeyre (1720-1743) prêtre jésuite, soit Thomas Gourbeyre (1722 ?) dont on ne sait rien. La lettre est datée du 20 septembre 1740, l’un et l’autre avaient respectivement à cette date 20 ans et 18 ans. À cette date aussi, Claude Gourbeyre est décédé (1733), la lettre est donc adressée au fils aîné de Claude, Pierre Gourbeyre, papetier de Nouara. Cette fois, la description de la maladie est encore plus « croustillante » :

« Graces a Dieu, il n’y a plus rien a craindre pour monsieur votre frère, tout le danger est passé ; les humeurs se sont fixées et son abcès se meurt à merveille de manière que le chirurgien doit faire aujourdhuy une incision pour donner un libre cours au pus. (…) Le danger en effet étoit  des plus pressants et il ne falloit qu’un rien pour le rendre mortel. L’anflure de son abcès dont le germe est dans la joue droite s’étoit étendu en moins de 24 heures jusque dans ses bras et au dessous de l’estomach ; (…) »

Les remèdes furent assez radicaux et les médecins des meilleurs :

« Il luy a fallu assurément toutte l’habilté du médecin et du chirurgien qui le traitent qui en effet sont des plus habiles. Le danger étoit si pressant qu’il luy a fallu faire trois saignées dans près d’une heure de tems. Il a été en tout saigné 7 fois et ce sont ces saignées qui l’ont sauvé, elles luy ont oté presque toutte l’anflure de l’abcès qui a present ne s’étend gueres audela de la joue, ou le venin des humeurs est fixé. Il falloit assurément qu’il ait eu un grand amas de ces humeurs et qu’elles se soient peu a peu amassées depuis bien des années. »

« M. Vimal et d’autres ne l’ont pas quitté d’un instant, non plus que M. Richard et pour plus grande surté on a mis auprès de luy une bonne femme forte entendue pour les malades qui le veille et le soigne attentivement. Il est dans une chambre et dans un lit . Enfin rien ne luy manque. Le médecin la déjà quitté il n’a plus affaire que du chirurgien et il plait a Dieu avant qu’il soit 8 jours il n’aura pas non plus gueres besoin du chirurgien. »

La saignée, extrait, Wikicommons -metmuseum
La saignée, extrait, Wikicommons -Met museum

De nos jours, les saignées ne sont plus pratiquées que dans des cas bien précis de maladie, mais au XVIIIe siècle, les médecins ne connaissaient que cette pratique, qui pouvait mener leur patient à la mort à trop l’affaiblir. Le malade semble ici s’être rétabli (en tout cas dans les dires du prêtre, il semble aller mieux), il devait être solide !

Au-delà d’un cas de maladie, le texte nous apprend encore que les grands papetiers envoyaient leurs fils cadets au séminaire, ici le séminaire de Paris. Sont ainsi mentionnés dans la lettre Vimal, Richard, un peu plus loin Bravard (le fils d’une des deux sœurs aînées du malade mariées avec les frères Bravard -Alexis et Claude, des jumeaux) et un cousin germain fils de Thomas Dupuis de La Grandrive, qui lui ne fut qu’un visiteur du malade.

6 thoughts on “Petit clin d’œil médical

  1. « il s’agit : soit Claude Alexis Gourbeyre (1720-1743) prêtre jésuite, soit Thomas Gourbeyre (1722 ?) dont on ne sait rien. » … quoi ??? mais, si on sait quelque chose :
    * Claude Alexis GOURBEYRE de la Compagnie de Jésus ; décède à Noyras le 7 janvier 1743, inhumé le 8/01/1743 dans l’église d’Ambert (voir le site des archives départementales du Puy de Dôme ; état civil d’Ambert en 1720 ; page 228)
    * Thomas GOURBEYRE ; par son acte de baptême, on apprend qu’il est « mort à Paris en 1740 dans la parroisse de Saint Estienne de Mont » (église située sur la montagne Sainte Geneviève, dans le 5ème arrondissement de Paris, à proximité du lycée Henri-IV et du Panthéon) (voir le site des archives départementales du Puy de Dôme ; état civil d’Ambert en 1722 ; page 229)

    alors, Messieurs de la Médecine ; de quelles maladies ont souffert ces 2 personnes ???

    1. Merci Claude pour ces précisions, s’il s’agit de Thomas Gourbeyre, pas sûr alors qu’il soit sorti vivant de cette maladie et de son traitement, la lettre date de 1740… S’il s’agit de l’autre frère, il aura survécu trois ans.

  2. Ambertoise d’origine et lectrice assidue de votre chronique sur le moulin de Nouara, j’apprécie vos articles savamment documentés, agréablement illustrés et surtout très bien écrits.
    Puisque Claude PERA nous invite à donner un avis médical, permettez moi de m’intéresser au second cas, celui de Thomas GOURBEYRE décédé à Paris en 1740. La description assez précise de l’époque fait état d’ une infection cutanée de la joue se propageant aux tissus alentours et d’évolution péjorative. De mon mon point de vue de bactériologiste médical, deux hypothèses me semblent plausibles: 1- une Staphylococcie maligne de la face, due au Staphylocoque doré (Staphylococcus aureus) ou 2- une fasciite nécrosante généralement causée par le Streptocoque du groupe A (Streptococcus pyogenes) et parfois par à l’association S.pyogenes + S.aureus. Il s’agit dans les deux cas d’infections graves pouvant entrainer le décès. La prise en charge s’impose en urgence par antibiothérapie et possible chirurgie en particulier pour la fasciite. (Fasciite: infection du fascia, couche profonde des tissus sous-cutanés.
    Au plaisir de vous lire.

    1. Bonjour, et un grand merci à vous pour ces diagnostics, qui laissent vraiment supposer que Thomas Gourbeyre n’a pas pu en réchapper ! J’imagine que les sept saignées qu’il a subies n’ont pas amélioré sa condition. La mode est la critique en ce moment, mais en matière de médecine, un petit retour vers les pratiques d’il y a trois siècles ne me donne vraiment pas envie de revenir vers ces périodes où l’on était dépourvu face à de telles maladies (même si les chirurgiens savaient réaliser pas mal d’opérations néanmoins, cf. l’Encyclopédie). Encore merci !

  3. la médecine de nos jours est quand même mieux qu’il y a des siècles … quand on pense qu’Anne d’AUTRICHE, mère de Louis XIV avait eu un cancer du sein ; sein qu’on lui avait coupé, et, brûlé … brr … drôles de soins … sinon merci Michelle BOYER-DAPZOL pour ces explications !!!

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