Cataclysme à Valeyre

Le ruisseau de Gourre le 5 janvier 2018.
Le ruisseau de Gourre le 5 janvier 2018.

Rassurez-vous, pas de catastrophe ces derniers jours, même si de gros orages ont fait déborder le ruisseau dans les vingt dernières années, et même si les pluies et fontes de neige des deux mois passés ont grossi considérablement, et heureusement, les eaux du Valeyre. Non, l’histoire que je vais vous raconter, en attendant d’attaquer dans le dur sur les restaurations du moulin, remonte à août 1768. Elle est rapportée en novembre de la même année par Jean Joseph Jubié, inspecteur des manufactures d’Auvergne à l’Intendant afin d’obtenir de l’aide pour les sinistrés.

Pierre Gourbeyre possède les moulins de Noirat, mais il en a mis plusieurs en fermage, comme celui tenu par Claude Grivel, au bas du domaine. C’est devenu une habitude à cette époque, les propriétaires ne mettent plus la main à la pâte, mais vivent de leurs fermages, ce qui leur laisse tout le temps de gérer leur patrimoine. Ainsi Joseph Begon au Petit-Vimal qui a affermé un de ses moulins à Claude Sauvade. Les autres voisins du hameau sont un certain Joubert à Châteaugay, Antoine Sauvade Richard à Taboulet et Alexandre Artaud à Escalon, sous le village de Valeyre.

Nous sommes en plein été et la chaleur est étouffante en cette journée d’août. L’orage gronde sur les hauteurs du Forez. L’activité est assez réduite en ce dimanche de la Saint-Roch. Vers les 6 heures du soir, le ciel noir et les coups de tonnerre ne laissent rien présager de bon. Soudainement, les nuages crèvent et déversent sur les hauteurs, puis sur les hameaux de Gourre, de Bunangues et sur le village de Valeyre et alentour un déluge de pluie et de grêle. Les eaux encaissées des ruisseaux de Gourre et de Lagat ne tardent pas à grossir et c’est une vague énorme qui jaillit à la sortie du vallon sur les moulins de Noirat, se taillant un passage en arrachant d’énormes blocs de rochers. Les arbres longeant le ruisseau et dans la prairie n’offrent qu’une résistance relative et sont balayés comme des fétus. Les murets d’enclos, les ponceaux, les digues, rien ne retient la vague, tout est déchiré, entraîné à sa suite. Dans un grondement terrifiant, les eaux engouffrées dans le bief emportent les amenées d’eau aux roues des moulins de Noirat, écroulent un mur qui dans sa suite entraîne la voûte d’une salle de cuve, inondent les cuves de pâte et les chiffons. Le mur était neuf du printemps précédent… Loin de s’arrêter à ces premiers obstacles, le torrent titanesque embarqué par la pente se précipite dans le moulin affermé à Claude Grivel où il sable toutes les matières et pâtes dans les salles de cuve.

Le 5 janvier 2018, les eaux du ruisseau sont au ras de son lit à la traversée de Nouara.
Le 5 janvier 2018, les eaux du ruisseau sont au ras de son lit à la traversée de Nouara.

Plus bas dans les moulins de Vimal, les biefs sont détruits, le moulin occupé par Claude Sauvade et appartenant à Joseph Begon renversé, comblant le lit du torrent. Les eaux n’en sont pas pour autant arrêtées, emmenant les meubles, le linge, tous les effets et le travail de nombreux jours derrière elles. Le moulin voisin appartenant à Joseph Begon prend à son tour les eaux chargées de décombres de plein fouet, ses fondations sont ébranlées, le travail de plus d’un mois anéanti.

La course folle du torrent ne s’arrête pas à Vimal, elle arrache digues, biefs, chemins aux moulins de Châteaugay, de Taboulet, ravine les prairies et y dépose ses détritus, part à l’assaut du moulin d’Antoine Sauvade Richard auquel il arrache l’angle sud-est, emporte la digue du moulin d’Escalon. Sur son autre bras, le ruisseau de Lagat, le torrent de Valeyre éventre les biefs des moulins de Richard, de La Combe-basse et de Ribeyre, avant de détruire celui du moulin de La Vernadelle.

Une fois les eaux passées, il reste derrière elles quantité de limons, de sable et de détritus. Les dégâts sont considérables, établis à plusieurs dizaines de milliers de livres. Les maîtres-papetiers sont pris à la gorge, ils vont être obligés de nourrir et de payer les ouvriers et compagnons sous peine de conflit avec eux, et ils ne pourront pas produire pendant longtemps avant la remise en état de leurs moulins. Sans compter que tout le travail des dernières semaines est perdu ou valorisable à moindre prix de vente.

Voilà pourquoi quelques mois plus tard, devant leur détresse, l’inspecteur des manufactures d’Auvergne accourt à leur rescousse au travers d’un courrier à l’Intendant de la Généralité de Riom…

La même cascade (angle un peu différent) au mois de septembre : à deux doigts de l'asphyxie.
La même cascade (angle un peu différent) au mois de septembre, à deux doigts de l’asphyxie.
A la sortie de Nouara, les eaux du ruisseau vont plonger vers Le petit-Vimal.
A la sortie de Nouara, les eaux du ruisseau vont plonger vers Le petit-Vimal.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« La mémoire des habitants ne fournit aucun exemple d’un pareil désastre. » *

« La plus grande partie de ces fabricants sont dans un état de misère qui afflige, ils sont hors d’état de travailler sans des secours prompts et puissants. »*

* Jean-Joseph Jubié, Inondations de Valeyre, 7 novembre 1768, Archives départementales du Puy-de-Dôme 1C522.

2 thoughts on “Cataclysme à Valeyre

  1. pour avoir vu les dégâts incroyables suite à la puissance irrésistible des crues de 2004 et 2009 à Grandrif, j’imagine que l’horreur et la misère de cette catastrophe a ruiné et découragé les moulins atteints en 1768. Et d’après ce que tu décris, peu de choses ont résisté, contrairement à l’incroyable résistance du Moulin de la Passerelle lors des 2 crues dites « centenales », sûrement prudemment solidifié suite à des catastrophes ancestrales.
    Merci à toi

    1. Merci Christine pour ton commentaire.
      J’ai vu des photos et un voisin m’a passé un petit film de crues dues à des orages, c’est assez impressionnant : le bief en eau (il est à sec pour l’instant pour cause de bouchon de sable dans la conduite enterrée), la cascade bouillonnante, et sur des photos la route totalement inondée (le ruisseau a dû monter de plusieurs mètres) ! Nous sommes loin de ce qui a été décrit. Je ne connais pas la suite de cet orage, mais les propriétaires n’ont sans doute pas eu d’autre choix que de reconstruire et reprendre le travail, les ouvriers poussaient derrière. Et simplement les Gourbeyre comme exemple, qui à cette période n’étaient pas des plus riches puisqu’ils avaient dû arrêter de produire et vendre des terres pour vivre (la misère les concernant reste relative. Ils avaient des terres, et sans doute plus de fonds que leurs fermiers). Les Gourbeyre ont reconstruit leurs moulins qui nous sont parvenus. J’espère ne jamais avoir à vivre ça !

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