La reconversion des moulins

L’examen des fiches de recensement pour les différents hameaux entre Nouara et Valeyre laisse entrevoir la longue agonie des vieux moulins à papier, abandonnés ou transformés au mieux en moulins à farine, à huile, en fabriques de lacets ou de perles à chapelets, avant le point final.

A Nouara, nous l’avons déjà vu, trois à quatre familles de papetiers habitent sur le site au milieu du XIXe siècle pour faire tourner au moins deux papeteries (en haut et au milieu) et au moins quatre roues. Dans le dernier quart de ce même siècle, la papeterie baisse encore en production, un moulin à farine est installé dans le moulin d’en Bas ainsi qu’un moulin pour moudre la farine des animaux au moulin des Vernières. En 1901, la meunerie n’est plus mentionnée, la papeterie d’En Haut tourne toujours, et celle du milieu est remplacée en partie par une annexe de la fabrique de lacets Mourgue (de La Terrasse), tenue par Jean-Baptiste Perrier, contre-maître. Lui et sa famille habitent d’ailleurs à Nouara. Quant à Joseph Faure, ce qui reste de sa papeterie ne doit plus tourner beaucoup. « L’état statistique des irrigations et des usines sur les cours d’eau non navigables ni flottables » (tableau B, utilisation agricole et industrielle des cours d’eau 1900 S 5803- Archives départementales du Puy-de-Dôme) confirme dès 1900 cette configuration industrielle du site avec une seule papeterie et une fabrique de lacets.

Roue de la meunerie de Nouara au milieu du XXe siècle. Elle a de nos jours disparu.
Roue de la meunerie de Nouara au milieu du XXe siècle. Elle a de nos jours disparu.

Quelques centaines de mètres plus bas, le hameau du Petit Vimal compte au moins cinq familles de papetiers à la moitié du XIXe siècle, situation qui va perdurer jusqu’en 1886 où apparaît la famille Mourgue au moulin de La Terrasse. Jean-Baptiste Mourgue est fabricant de lacets, et il installe ses métiers à tresser dans ce moulin en réalité en 1882, après avoir travaillé au moulin de Layre à Ambert. L’exploitation dans ces lieux se poursuivra jusqu’en 1966 avec extension sur les moulins à papier abandonnés du Petit-Vimal. Le fils, Antoine Mourgue, investit quant à lui le moulin de Valeyre, resté moulin à papier mais devenu vacant au décès de Jean Sauvade en 1902. Il garde la machine à papier et reprend l’exploitation, mais y ajoute des métiers à tresser pour fabriquer des lacets. Ailleurs au Petit-Vimal, avant la fin du XIXe siècle, les infrastructures d’un moulin à papier sont mises au service d’un moulin à farine tenu par un certain Missonnier. Un petit moulin qui ne fonctionne que 3 mois par an si l’on se réfère aux statistiques des irrigations et des usines sur les cours d’eau non navigables de 1900. Des quelques papetiers encore sur le site en 1911, beaucoup travaillent pour Antoine Mourgue au moulin de Valeyre.

La fosse de la roue dans les ruines du moulin de Saint-Lazare, sous Valeyre de Haut. Immarigeon avait installé sa fabrique de perles dans ces lieux.
La fosse de la roue dans les ruines du moulin de Saint-Lazare, sous Valeyre de Haut. Louis  Immarigeon avait installé sa fabrique de perles en ces lieux.

A Valeyre même, trois moulins sont disponibles pour y exercer des activités papetières, ou autres : le moulin de Saint-Lazare, papeterie Lebon, le moulin à farine qui se trouve juste à côté sur le bief, le moulin de Valeyre Bas qui sera moulin à papier, à farine et à huile et ne fonctionnera plus alors que saisonnièrement, deux à trois fois par an (selon « L’Etat statistique des irrigations et des usines sur les cours d’eau non navigables ni flottables » de 1899 et 1900).

Un lot de perles à chapelets enfilées a été retrouvé au moulin de Nouara. D'où vient-il ?
Un lot de perles à chapelets enfilées a été retrouvé au moulin de Nouara. D’où vient-il ?
Nœud attachant les perles.
Nœud attachant les perles.

Le moulin de Saint-Lazare est occupé pendant quelques années par un fabricant de perles et de chapelets usinés, un certain Immarigeon. Louis Immarigeon est né le 20 décembre 1838 à Ambert, fils naturel de Marguerite Immarigeon (elle même fille de François Imarigeon et de Marie Chatagnier). Cette famille eut deux filles prénommées Marguerite, ou plus exactement : Marguerite pour la première née le 9 mai 1813, Margueritte pour la deuxième née le 29 mars 1816. Une troisième fille est prénommée Marguerite Marie, mais elle naît beaucoup trop tard pour être la mère de Louis). Ce dernier se marie le 10 octobre 1860 avec Marie Durif, fille de Côme Durif, cultivateur (ou passementier, c’est selon) à Marreynat (lieu-dit où habite la mère de Louis). Il est alors scieur de long, est illettré,  et devait partir avec son beau-frère, lui aussi scieur de long. Jean-Louis Boithias, dans son ouvrage Le pays d’Ambert aux siècles passés, tome II page 173, donne quelques informations sur Louis Immarigeon : « il aurait été formé comme affûteur par Fiacre Ouvry dans son atelier primitif du Petit-Chier, à l’époque où celui-ci mettait au point ses premiers « tours » à guillocher les perles (années 1868-69) (…) ». Après Ouvry, Immarigeon travaille pour Jean-Auguste Béraudy jusqu’en 1879.  Il s’installe alors à Valeyre, dans les murs des anciens moulins de Saint-Lazare et y installe progressivement son matériel (scies, puis machines à polir et à guillocher). Il fréquente les habitants moulins alentours, notamment les Omerin à Nouara qui lui font son courrier. La famille est recensée pour la première fois à Valeyre en 1881. Louis Immarigeon y est décrit comme fabricant de chapelets usinés, métier qui évoluera au cours du temps en fabricant de perles en 1886 et 1891. Le couple Immarigeon a au moins cinq enfants, l’aîné Claude né le 24 juillet 1863 à Combrias où habite la famille. Louis est encore scieur de long à cette période. Vient ensuite Anaïs le 14 mai 1865, née à Combrias en l’absence de son père toujours scieur de long, puis Jeanne (ou Marie) née le 6 novembre 1868 à Combrias encore. Son père est alors passementier. Les deux filles décéderont en 1948 et 1949. Après elles vient un garçon, Claudius-Joseph, né le 1er novembre 1874 à Valeyre, où son père exerce le métier de mécanicien. Travaillait-il alors pour Béraudy père ? Claudius-Joseph épousera en 1905 Jeanne Eugénie Convert, née en 1878, fille d’un ouvrier fondeur. La famille Immarigeon est donc présente à Valeyre bien avant 1881 date du recensement. Où étaient-ils en 1876 ?

Quelques perles échappées du lot...
Quelques perles échappées du lot…
Sont-elles en os ou en bois ?
Sont-elles en os ou en bois ?

En 1886, la famille est de nouveau mentionnée, Anaïs qui a alors 21 ans n’est plus présente, Marie, aussi prénommée Jeanne, est bien là mais sous le prénom de « Marguerite ». En 1891, Un petit Louis apparaît, fils naturel de Jeanne qu’elle a mis au monde le 29 avril 1889. Jeanne est alors ouvrière en perles chez ses parents. Louis Immarigeon décède le 16 septembre 1896 à Valeyre. L’acte de décès mentionne qu’il est fabricant de perles, et Claude son fils aîné travaille avec lui en tant qu’ouvrier mécanicien. La fiche de recensement de 1896 confirme le métier de Claude inscrit sur l’acte de décès, quant à Louis il est mentionné comme industriel. Louis son petit-fils porte désormais le nom de son beau-père qui l’a reconnu, Jean Faye, scieur de long. Après le décès du père, la famille reste sur place au moins jusqu’en 1897 comme le stipulent deux actes : le mariage de Claude le 12 décembre 1896 avec Marie Lebon, ménagère, veuve d’Hilaire Filiat et fille de Jacques et Marie Lebon, papetiers à Valeyre, et l’acte de décès de leur premier enfant le 4 novembre 1897, Claudius-Joseph-Jean, enfant mort-né. Dans les deux cas, Claude est mécanicien. Mais que reste-t-il exactement de l’usine de son père, fortement concurrencée par la fabrique créée par les Omerin vers 1888 à Escalon, 200 mètres en aval tout au plus ? Les états statistiques des irrigations et usines sur les cours d’eau non navigables de 1899 et 1900 montrent clairement l’usine comme ne fonctionnant plus (elle est marquée comme papeterie…), alors que celle d’Escalon tourne à plein. On perd la trace de la famille par la suite, qui n’apparaît plus dans les listes de recensement.

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