Le bois, une ressource et des métiers divers

La forêt du Livradois-Forez telle que nous la voyons de nos jours est très récente. Rares sont les massifs anciens dans ces étendues de feuillus et de résineux. Les habitants de cette région ont en effet allègrement pioché dans cette ressource naturelle depuis l’Antiquité, pour atteindre un summum juste avant la Révolution. Les grands troncs de résineux sont dès cette époque transportés en planches jusqu’à Paris par voie fluviale (Dore, puis Allier, Loire, canal de Briare —construit au XVIIe siècle—, Seine) ou plus loin jusqu’à Nantes par la Loire en les transformant en barges (sapinières) démontées à l’arrivée. Ces bateaux emportent au passage du vin auvergnat, le charbon du bassin minier autour de Brassac-les-Mines, et d’autres produits issus de la forêt comme le charbon de bois, les écorces pour les tanneries, la poix végétale… Les mariniers reviennent à pied, et recommencent à leur retour à construire de nouvelles barges.

Au premier plan, village de Valeyre avec à droite la maison du sabotier. Au fond à gauche, on aperçoit à l'entrée de la vallée le moulin de Nouara dominé par le château. Les collines, de nos jours en grande partie boisée, offrent des pentes nues ou couvertes de landes.
Au premier plan, village de Valeyre avec à droite la maison du sabotier. Au fond à gauche, on devine à l’entrée de la vallée le moulin de Nouara dominé par le château. Les collines, de nos jours en grande partie boisées, offrent des pentes nues ou couvertes de landes. Carte avant 1910.

À partir du milieu du XIXe siècle, l’exploitation de la forêt ralentit alors même que la population du Livradois-Forez atteint en règle général un pic, aboutissant à une surpopulation. Pour vivre, les habitants sont obligés d’avoir plusieurs activités, et certains partent vers d’autres horizons, plus ou moins longtemps. Certains même pour ne plus revenir. Ce phénomène se ressentira surtout un peu avant la Première Guerre mondiale. De surpeuplé, le territoire deviendra « sous-peuplé » avec une déprise agricole qui favorise la repousse des massifs forestiers. La montagne « pelée » se reboise peu à peu, d’autant que des programmes de plantation interviennent à partir de la fin du XIXe siècle. En 2017, la surface boisée occupe environ 55 % du territoire (16 % avant la Révolution).

En-tête des factures de l'entreprise Dapzol, ébéniste à Ambert.
En-tête des factures de l’entreprise Dapzol, ébéniste à Ambert.

Les métiers du bois occupent donc un grand nombre de personnes à Ambert et ses environs au XIXe siècle et début du XXe siècle. Parmi ceux de la transformation du bois, l’ébénisterie y est fortement représentée avec des ateliers en ville et des travailleurs à domicile, occupant quelque 150 personnes à la création de meubles qui sont envoyés à Lyon et à Saint-Étienne pour une bonne partie. À Valeyre, trois ébénistes sont recensés entre 1886 et 1911, tous les trois travaillant pour deux ébénisteries d’Ambert reconnues pour la qualité de leurs meubles, MM. Dapzol frères et M. Besseyrias-Bayle (rue de la Sallerie à Ambert). Pierre Sauvade, marié à Marie René, fils de Pierre Sauvade et Rose Chelles, papetiers habitant Valeyre, est ébéniste en 1886, à l’âge de 25 ans. En 1901, et encore en 1911, il sera salarié chez Dapzol et frères.
Henri Trait, marié à Joséphine Torilhon, est salarié chez Dapzol en 1901, puis chez Besseyrias en 1906. Il mentionné comme menuisier en 1911.
Jean Trait enfin, fils d’Alexandre Trait et d’Eugènie Convers (ou Convert), est ébéniste salarié chez Besseyrias en 1911.

Proches des ébénistes, les menuisiers, avec notamment une famille, les Dugay. Damien Dugay, marié à Françoise Missonnier, est mentionné à Valeyre comme menuisier en 1841, puis en 1846. En 1851, il est charpentier, pour être de nouveau recensé comme menuisier en 1856, à 74 ans. L’un de ses fils, Pierre-Blaise Dugay, qui avait 7 ans en 1841, exerce plusieurs métiers (papetier en 1851, commis drapier en 1856) avant d’être menuisier en 1866, à 32 ans. Son père est entre temps décédé. Il quitte Valeyre, sans doute pour fonder une famille à Marsac où sont nés ses enfants. On le retrouve en effet en 1891 à Valeyre, mentionné comme veuf, avec ses deux enfants âgés de 22 ans et de 7 ans, nés à Marsac. Il est encore menuisier. En 1896, à 63 ans, il vit chez son fils Jean, patron tailleur, il est toujours menuisier. Cinq ans plus tard, il est patron menuisier et vit avec son autre fils. Il n’apparaît plus dans les recensements suivants.
Autre menuisier de Valeyre recensé tôt, Pierre Chevaleyre, marié à Damiane Visseyrias. Il est menuisier en 1841, mais il ne reste pas dans le métier et on le retrouve journalier en 1846 et papetier en 1851 et 1856. Ces deux activités ne sont sans doute qu’intermittentes. Il décède avant 1872.
En 1886, deux menuisiers sont recensés à Valeyre, Claude Poyet, fils du papetier Claude Poyer et de Jeanne Descottes, et Pierre Sauvade qui a 35 ans, marié à Antoinette Sauvade. Si Pierre Sauvade change rapidement de métier, Claude Poyet, plus jeune, est encore mentionné comme menuisier en 1901, salarié chez Thomas, puis comme patron menuisier en 1906 et 1911.
Dernier menuisier recensé, Grégoire Claustre, époux de Marie Chanteloube, cultivateur à 26 ans en 1906, et patron menuisier en 1911 à 31 ans. Les Claustre sont nombreux dans la région, mais il est vraisemblable qu’il s’agit du même Grégoire Claustre (la date de naissance correspond), un des derniers charpentiers des moulins, connu sous le nom du Père Grégoire dans les vallées, ayant arrêté son activité en 1953 à 73 ans.

le Jacquet, à La Ribbe Haute. Vue sur Ambert et le Livradois. Le bâtiment est une ancienne papeterie devenue fabrique de roues de charrettes.
le Jacquet, à La Ribbe Haute. Vue sur Ambert et le Livradois. Le bâtiment est une ancienne papeterie devenue fabrique de roues de charrettes.

Le charronnage, autre corps de métier du bois, est représenté à Valeyre par Joseph Chevaleyre, charron chez Trunel en 1911. Jean Trunel, originaire de Valcivières, avait acquis en 1904 l’ancienne papeterie Jarrix de Jacquet entre Ambert et Valeyre, devenue féculerie par la suite. Une fois installé, il se mit à fabriquer toutes sortes de roues, non ferrées. Son fils Antoine entrera dans l’affaire avec lui après 1920, la développera. En 1934, et jusqu’en 1964, l’entreprise fabriquera aussi des abattants de WC.

Valeyre de Bas, avec à droite la maison dite du "sabotier", amputée de son étage supérieur, pare qu'un sabotier y a habité au XXe siècle.
Valeyre de Bas, avec à droite la maison dite du « sabotier » (amputée de son étage supérieur, visible sur la carte postale en début d’article), parce qu’un sabotier y a habité au XXe siècle.

Les ateliers de sabots et de galoches occupent plus d’ouvriers et d’artisans encore que l’ébénisterie. Cet artisanat, réparti sur Job, Marsac et Ambert est reconnu de qualité. À Valeyre, on rencontre trois sabotiers et un sabotier-galocher. Le premier est Antoine Monteillet en 1872, époux de Marie Paulin. C’est la seule mention que nous avons de lui dans le recensement de Valeyre. Quelques années plus tard, en 1886, un sabotier intègre la famille des Dandrieux en épousant Claudine Dandrieux. Il s’appelle Jean-Baptiste Pourreyron, il a 26 ans. Nous le suivons en tant que sabotier grâce aux recensements de 1891 et 1896. En 1901, il est galochier, patron. La famille n’est plus recensée à Valeyre par la suite. Ces trois sabotiers sont-ils attachés à un atelier d’Ambert, chez eux, ou bien sont-ils itinérants à plus ou moins longue distance ? Exercent-ils par ailleurs un autre métier comme cultivateur à la belle-saison ? Loin de s’arrêter après la Première Guerre mondiale, ce métier sera exercé par plusieurs artisans pendant de nombreuses années, même après la Seconde Guerre mondiale.

Dernier métier recensé à Valeyre en rapport avec le bois, et hors construction, les scieurs de long. Ils font partie de ceux qui partent plus ou moins loin et plus ou moins longtemps, l’hiver, pour compléter les revenus insuffisants qu’apportent les métiers de la ferme, du papier… ou pour gagner encore plus. Les siècles précédant le XIXe siècle furent la période faste des scieurs de long. C’était un métier difficile, entraînant un manque d’hygiène et de soins, des carences alimentaires, des risques d’accidents et de maladies. Les hommes engageaient leur vie, parfois ne revenaient pas.

Une scie de long.
Une scie de long.
Détail d'une scie de long.
Détail d’une scie de long.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quatre hommes sont recensés en tant que scieurs de long à Valeyre, tous à la fin du XIXe siècle, voire au tout début du XXe siècle. Tout d’abord Pierre Sauvade en 1891, que nous avions rencontré en 1886 en tant que menuisier. En 1896, deux hommes partent, Jean Faye qui est le gendre de Louis Immarigeon, fabricant de perles à chapelets au moulin Saint-Lazare de Valeyre de Haut, et Antoine Debiton, marié avec Marie Ribeyron, fille du papetier Jean-Baptiste Ribeyron et de Marie Prat. Dans les deux cas, on perd la trace des familles en 1896.

Dix ans plus tard, Jean Jarrix part à son tour en tant que scieur de long, à 22 ans. La famille ne réapparaît pas dans le recensement suivant.

Sources :
• Lucien Gacbon et Antoine Richard, « Le massif du Livradois », in Annales de GéographieAnnée 1924, Volume 33, Numéro 181, pp. 30-45 : http://www.persee.fr/doc/geo_0003-4010_1924_num_33_181_9751
• Ph. Arbos, « L’industrie de la région d’Ambert », Annales de GéographieAnnée 1929, Volume 38, Numéro 214, pp. 390-394: http://www.persee.fr/doc/geo_0003-4010_1929_num_38_214_9815
• Jean-Louis Boithias, Le Pays d’Ambert aux siècles passés, tomes I et II, Éditions de la Montmarie, 2008 et 2010.
• Parc naturel régional du Livradois-Forez, Forêts – Filière bois, panorama et perspectives, octobre 2016 : http://www.echo-livradois-forez.org/wp-content/uploads/2016/11/monographie-forêt_fichier_bd.pdf
• Sur les scieurs de long, un site Internet du ministère de la Culture, et des vidéos qui permettent de comprendre comment était actionnée la scie : http://www.charpentiers.culture.fr/delarbrelamaison/delaforetauchantier/sciagedelong

 

1 commentaire sur “Le bois, une ressource et des métiers divers

  1. * je pense qu’il y avait moins de bois et autres taillis car les terres étaient défrichées, utilisées pour nourrir les personnes qui habitaient la région, soit par des prés, soit par des terres pour planter, semer (pommes de terre, orge, blé, seigle) …
    * après la deuxième guerre mondiale, l’agriculture ne faisait plus vivre les agriculteurs aussi quittaient-ils leurs communes pour « aller à la ville » et au lieu de laisser leurs terres en friches beaucoup de personnes ont reboisé leurs anciennes terres
    * l’entreprise BESSEYRIAS-BAYLE sera suivie par un des fils de ce couple : Jean-Marie BESSEYRIAS qui se mariera à Craponne (Haute Loire) le 5 mars 1899 avec Antoinette Louise ESQUIS
    * au delà de Valeyre et Nouara, il y avait à Ambert, par exemple, « MENUISERIE & CHARPENTE en tous genres CHEVALIER-DOUARRE » boulevard du Nord en 1905
    * Antoine TRUNEL (époux de Clémentine CHEVALEYRE, qui fut institutrice, et, femme que l’on voit sur des photos allongée sur un brancard avec Eugène CHASSAING) travaillait avec son beau-frère Antonin GOURBEYRE (originaire de Valcivières, marié avec Sidonie TRUNEL)
    * la famille TOURNEBIZE fabriqua des galoches à Ambert, dans le quartier des Croves du Mas

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