Travailler au village

Des petites maisons entourent la place de Valeyre de Haut. Peut-être ont-elles abrité des papetiers...
Des petites maisons entourent la place de Valeyre de Haut. Peut-être ont-elles abrité des papetiers…

Après avoir défini quels étaient les métiers des hameaux du ruisseau de Gourre dans le précédent article, venons-en maintenant à Valeyre, avec Valeyre de Haut et Valeyre de Bas, deux gros villages au sud des fabriques de papier précédentes et à la jonction des vallées de Gourre et de Lagat. Une définition géographique assez fluctuante puisque certaines années du recensement, des familles comptabilisées à Valeyre de Haut habituellement se retrouvent à Valeyre de Bas, sans bouger physiquement, et inversement. En 1866 même, aucune distinction n’est faite entre les deux et Valeyre n’est qu’une seule entité.

Cadastre du Village de Valeyre en 1836. (Cadastre napoléonien d'Ambert, Section F de Goure, 3ème feuille 1836 55 FI 30-)
Cadastre du Village de Valeyre en 1836. (Cadastre napoléonien d’Ambert, Archives départementales du puy-de-Dôme, Section F de Goure, 3ème feuille 1836 55 FI 30-)

La population générale varie au fil des années, avec un pic à 190 habitants en 1886, mais une baisse franche apparaît en 1906 puisque l’on passe sous la barre des 100 habitants. Quelques anomalies à signaler avec l' »évanouissement » temporaire de certaines personnes sur une ou plusieurs années, anomalies qui ne sont pas négligeables. Certaines familles en revanche disparaissent réellement, mais sont remplacées par d’autres. Les relevés permettent de les voir évoluer au fil des années : le nombre des enfants augmentent, certains partent, pour d’autres les conjoints rejoignent le foyer et ces nouvelles générations prennent la place des aînés.

Je me suis « amusée » à quantifier ces arrivées et départs de famille. Sur les soixante-dix ans qui séparent les deux recensements extrêmes, six familles sont présentes de bout en bout. Bien sûr, certains de leurs membres décèdent, d’autres naissent, d’autres partent vers d’autres horizons, mais la lignée est restée. Ce sont d’abord deux familles de Valeyre de Haut, la famille de Pierre Paul Lebon et Claudine Voldoire, tous deux recensés en 1841 et encore en vie en 1911, et la famille de Jean Mourlevat et Marguerite Serindat. Puis de Valeyre de Bas et toutes recensées entre 1841 et 1911 : les Coerchon/Nourrisson (nom du mari, nom de la femme), les Chevaleyre/Visseyrias dont l’une des filles (Antoinette) recensée en 1841 est encore en vie en 1911 et a passé toute sa vie à Valeyre de Bas, les Marcheval/Lagnier, dont quelques membres de plusieurs générations ont exercé un métier original en lien avec le papier : formaire ou fabricant de formes. Nous reviendrons sur cette activité dans un prochain article. D’autres membres de cette famille sont mentionnés comme aubergistes. Dernière famille suivie sur soixante-dix ans, les Dugay/Missonnier, dont un petit-fils est cordonnier en 1911. Avec treize recensements, soit au moins soixante-cinq ans de présence, nous rencontrons la famille des Sauvade/Chelles et celle des Joubert/Grivel, Joubert/Joubert et Joubert/Fritière, des fabricants de papier à l’origine qui se sont reconvertis pour beaucoup ou sont allés travailler pour les autres papetiers à la faillite de la papeterie.
Avec au moins soixante années de présence sur Valeyre, les familles Douarre/Marcheval/Descotes (suite à remariage),  et les Dandrieux/Marcheval. Ces deux familles ne sont plus recensées à Valeyre en 1911.
Cinq familles comptent au moins cinquante-cinq années de vie à Valeyre, une seule compte encore des membres en 1911, les Claustre/Faure.
La famille des Lebon/Bernard, apparentée aux Marcheval et aux Dandrieux (précédemment cités), est une famille de fabricants de papier, mais cette activité va rapidement péricliter, sans doute en fin de course à l’heure du recensement de 1841.
Je ne vais pas mentionner toutes les familles. Sept sont restées au moins quarante-cinq ans et des membres de quatre d’entre elles habitent encore Valeyre en 1911, sept autour de vint-cinq ans, douze au moins quinze ans, onze ont été recensées par trois fois, soit dix ans au moins de présence, et douze ont connu deux recensements. Soit soixante-dix-huit familles suivies sur au moins deux recensements.

Mais à côté de ces dernières, nous rencontrons un nombre quasi équivalent de personnes seules, de couples, voire de familles plus nombreuses, qui ne sont repérées que par un recensement, à savoir soixante-trois entités. Ce qui donne l’impression à la consultation des fiches de recensement d’une fluctuation permanente.
Trois années ressortent : 1846, avec neuf nouvelles arrivées, ponctuelles, 1906 avec huit nouvelles familles, et 1911 avec dix qui représentent trente-trois nouveaux habitants de Valeyre Haut et Bas confondus (quarante si l’on ajoute les naissances ou mariages dans les familles déjà en place), sur une population de quatre-vingt-onze personnes ! Plus d’un tiers de renouvellement !

Approchons-nous maintenant des métiers.  Au début de la période, Valeyre possède deux moulins à papier, celui de Saint-Lazare pour Valeyre de Haut dans la vallée du Gourre, et le moulin de Valeyre de Bas dans la vallée du Lagat. D’autres moulins existent, moulins à farine, à Saint-Lazare et à farine et à huile à Valeyre de Bas.
Alors que Valeyre n’est pas un hameau papetier dans le sens des hameaux vus dans l’article précédent, les recensements cumulent néanmoins le plus grand nombre de mentions de travailleurs du domaine papetier avec 266 citations entre 1841 et 1911. Et encore ne s’agit-il que d’un minimum car certaines personnes n’ont pas été comptabilisées faute d’une réelle clarté du document.

Les ruines des moulins de Saint-Lazare, moulin à papier et moulin à farine, réutilisées par Louis Immarigeon pour implanter sa fabrique de perles.
Les ruines des moulins de Saint-Lazare, moulin à papier et moulin à farine, réutilisées par Louis Immarigeon pour implanter sa fabrique de perles.
Au pied de Valeyre de Haut, que l'on devine à gauche en haut, coule le ruisseau de Gourre. A droite, les ruines des moulins de Saint-Lazare.
Au pied de Valeyre de Haut, que l’on devine à gauche en haut, coule le ruisseau de Gourre. A droite, les ruines des moulins de Saint-Lazare.

Parmi toutes ces mentions, trois personnes seulement sont des fabricants de papier, en 1841, 1846 et 1851 : Antoine Lebon, Jean Cosmes Joubert et Jean Fritisse. Le premier travaille à Valeyre de Haut, sans doute à Saint-Lazare, les deux autres à Valeyre de Bas. Plus tard, Antoine Lebon sera « papetier » et Jean Cosmes Joubert papetier et propriétaire. Quant à Jean Fritisse, dès 1846, il n’est plus que journalier. Que s’est-il passé ? La valeur accordée aux termes change comme pour les autres hameaux. Un homme (rarement une femme) peut être papetier une année, ouvrier papetier la fois suivante. La stabilité dans les métiers n’est pas de mise,  journalier une année, papetier une autre, cultivateur la suivante… Cette variabilité peut révéler l’adaptation aux besoins des papeteries qui disparaissent les unes après les autres à cette période, et une saisonnalité dans les métiers (à quelle saison l’agent de recensement a-t-il recueilli ses informations ?). Néanmoins, les deux papeteries semblent faire vivre au début de la période une bonne partie des habitants du village. Ce qui ne sera plus le cas très vite, la papeterie de Saint-Lazare faisant faillite en premier, puis celle de Valeyre de Bas où un moulin à farine prendra la suite, ainsi qu’un moulin à huile à la fin de la période. Où vont donc travailler les papetiers de Valeyre ? Chez les moulins qui perdurent, Noirat avec les Faure et les Joubert, au Moulin de Valeyre jusqu’en 1902, et vers les moulins de la vallée du Lagat.

Tête gravée sur un pan de mur de Saint-Lazare.
Tête gravée sur un pan de mur de Saint-Lazare.

À côté du papier, d’autres métiers occupent les habitants de Valeyre. Les cultivateurs et les dentelières tout d’abord, les premiers étant rarement le métier principal des personnes au long de leur vie, et en fonction de la saison, les secondes étant souvent, comme les ménagères, l’occupation des femmes mariées lorsque le recensement indique ce à quoi les femmes s’emploient. La plupart du temps, les femmes sont SP (sans profession) ou bien « la femme » ou « l’épouse », ce qui ne signifie pas bien sûr qu’elles ne font rien !

Une usine s’installe en 1881 à Saint-Lazare, celle de Louis Immarigeon, fabricant de chapelets usinés, de perles, puis industriel. Les quelques mécaniciens notés dans les fiches du recensement sont les membres de sa famille travaillant à l’usine.

Des instituteurs et institutrices sont en place à Valeyre sur quasiment toute la période sans discontinuer. Certains passent très vite, d’autres s’installent sur plus de cinq ans, comme Louise Griffol ou Lagrifol, qui est une sœur de l’ordre de l’Enfant Jésus, ou encore Pierre et Julie Fraissi.

Autres métiers montrant des activités autres qu’industrielles, les métiers de bouche avec boucher, boulanger, cabaretier ou aubergiste, épicier, pâtissier, marchand de vin, les métiers de la mode ou de l’habillement : tailleur, couturière, commis drapier, tulliste, fileuse, cordonnier, ou encore sabotier et galochier (même s’ils s’apparentent aux métiers du bois). Pour l’aide au quotidien des femmes, les repasseuses et lingères, pour les travaux de la maison et le transport, les terrassiers, tailleurs de pierre, charpentiers, menuisiers, ébénistes, forgerons, charron. Difficile néanmoins de savoir si toutes ces personnes travaillent sur place ou pour des patrons à l’extérieur. Les fiches de recensement de la fin de la période affichent cependant la notion de patron ou salarié en vis-à-vis des personnes. Ainsi, les tullistes travaillent chez Marion à Ambert. Nous y reviendrons. Une femme est salariée chez Rivollier comme ouvrière de lacets, d’autres, papetiers, sont salariés chez Joubert et Lebon. À l’inverse, Jean-Baptiste Pourreyron est sabotier puis galochier patron jusqu’en 1901 à Valeyre de Haut, tout comme Pierre Dugay est menuisier et patron en 1901, son fils Jean-Joseph est lui aussi patron, et industriel en 1906. Les Filliat/Artaud sont une famille de forgerons, patron en 1911 pour Jean-Marie, et l’on peut supposer que son père possédait avant lui son atelier. La famille Rix, installée en 1906, exerce le métier de boulanger à Valeyre de Haut, tandis que Victor Torilhon, ayant épousé Maria Begon de la famille Serindat/Faidide en deuxièmes noces, est patron boulanger à Valeyre de Bas en 1911. Ils ont aussi été aubergistes auparavant.

Partie haute de Valeyre de Bas, à la jonction des routes d'Ambert et des Perriers. La route d'origine filait vers le moulin de Valeyre de Bas, de nos jours à l'écart.
Partie haute de Valeyre de Bas, à la jonction des routes d’Ambert et des Perriers. La route d’origine filait vers le moulin de Valeyre de Bas, de nos jours à l’écart.

Même sans être un centre économique important, le village de Valeyre semble offrir aux habitants des environs de quoi se nourrir, se vêtir…, en complément des productions personnelles. Il est un relai à la ville d’Ambert.

Un grand merci à M. Pera et ses recherches généalogiques qui m’ont permis de mettre de l’ordre dans les listes de noms fournis par le recensement et de créer des liens entre les différentes familles. Merci aussi à M. Mathevon qui dégage patiemment depuis des années la jolie tête sculptée au moulin de Saint-Lazare.

1 commentaire sur “Travailler au village

  1. * « amusée » : parfois, les recherches peuvent donner du plaisir, mais, d’autres moments, on se demande où l’on va …
    * dans la famille LEBON-VOLDOIRE, mais, surtout VOLDOIRE qui descend des DUPUY de la GRAND’RIVE, j’ai trouvé treize cas de naissances multiples : des jumeaux et des triplets … au 20ème siècle, il y a eu des naissances multiples au Moulin de Valeyre (famille MATHEVON) et aux Perriers (famille TRAIT) (qui sont des cousins !!!) ; quant aux familles LEBON, ils « naviguent » entre Saint Martin des Olmes, Ambert (Valeyre et ses environs) et la Forie !!! c’est un vrai jeu que de les recenser !!!
    * un descendant de la famille COERCHON avait été teinturier rue de Goye à Ambert
    * famille SAUVADE, famille que l’on trouve dans de très nombreuses généalogies même dans celle de VGE !!! mais, il y eut un faussaire en assignats, aussi …
    * les famille JOUBERT et FRETIERE se sont bien aimés car il y eut des mariages entre les différents membres de ces 2 familles, et, les « Geneviève JOUBERT » sont nombreuses aussi …
    * « stabilité des métiers » : on peut supposer que ces personnes avaient au moins deux activités pour arriver à vivre, et, en plus, je suppose suivant la saison ; travaux en extérieur à la belle saison et travaux en intérieur (comme les sabotiers) à la « mauvaise » saison
    * je pense que les épouses avaient des métiers d’appoint comme dentelières, monteuses en chapelet ; avec l’argent de ces « petits travaux », les ménagères pouvaient acheter ce que l’on ne pouvait pas fabriquer soi-même (comme par exemple : du sucre, une orange …)
    * l’année de Valeyre a dû être fermée dans les années 1980-1990 (de mémoire, la dernière institutrice a été Myriam RIMBAUD épouse FOUGERE ; une plus ancienne fut Mademoiselle Jeanne HERITIER, me semble-t-il … ; Monsieur Jean MATHEVON, du Moulin de Valeyre, doit s’en souvenir …)
    * chez MARION, à la Planche, où il y eut après chez CHEVANIER, puis, TISSOT, puis PONSONNAILLE …
    * chez RIVOLLIER, aux Meitz (qui fut propriété de DUPUY-BERNARD, de la famille de la Cabane BERNARD) d’où les familles FONLUPT, VORILHON …
    * famille RIX dont une Dame RIXE est devenue centenaire ; elle était née … LEBON ; soeur de Jean LEBON qui fut photographe dont les archives départementales du Puy-de-Dôme ont édité une très belle brochure ; famille qui a donné des médecins, des chapeliers, un député !!!
    * à Valeyre, il y avait une fête avec manèges … à l’arrière saison
    * à Valeyre, il y a une salle des fêtes qui a été cédée il y a quelques années à la municipalité ambertoise
    je pense que de nombreuses personnes vont compléter mes propos

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