Claude Dravaine raconte : Les derniers papiers de Nouara

Jeanne Lichnerowicz

 

 

 

 

Suite de la série estivale « Claude Dravaine raconte », voici les quelques lignes qu’elle a écrit dans son ouvrage Nouara sur les papiers fabriqués au moulin à la fin de sa vie papetière. S’y mêleront quelques mots aussi de Henri Pourrat issus de son ouvrage Dans l’herbe des Trois vallées, pour apporter un peu plus d’imaginaire aux mots de Claude Dravaine. Des images sensibles sur les papetiers de ces belles vallées. L’une et l’autre s’intéressent à des périodes différentes, Henri Pourrat plus historique, avec des références au XVIIIe siècle, un siècle où les moulins à papier, même déclinant, vivaient encore de grandes heures, Claude Dravaine plus proche de sa famille, le XIXe siècle, le point de repère étant son grand-père, une fin de règne, celui de la papeterie d’Ambert en France.

Et tous les deux rêvent de voir renaître cette industrie, mettant leurs espoirs dans les deux ou trois derniers papetiers des vallées.

Nous ne possédons pas dans nos archives de Nouara la trace des papiers fabriqués à la toute fin de la production. Le “témoignage” de Claude Dravaine est donc le seul moyen d’en savoir plus.

Voilà comment Henri Pourrat décrit la situation du XVIIIe siècle :

“(…) Ce fut sur du papier fabriqué tout exprès par les Sauvade de La Combe-basse et du Meyts qu’on imprima chez Prault et Cie à Parie, en 1731, la plus jolie édition de Molière encore parue (…)”

“(…) Les papiers de Thiers avaient la réputation d’être les plus beaux pour l’écriture. (…) Philibert Cusson, Riberolles aîné, J. Nourrisson et Malmenayde aîné se partageaient la fourniture des bureaux de Versailles. Le régie des cartes à jouer, pour le papier Pot, et les marchands les mieux achalandés étaient de leurs pratiques. »

Vient ensuite un paragraphe sur Ambert : “Le papier d’Ambert, moins collé, convenait mieux à l’impression.”

L’énumération des différents papiers fabriqués à Ambert est tout empreint de poésie, voire de mystère pour les Béotiens du papier. D’où viennent en effet les Serpentes, le Papier à Procureur, le Petit Raisin, le petit Nom de Jésus, la Petite Romaine, la Couronne, la Tellière, le Petit Cadran, l’Écu fin, le Carré au Raisin, le Grand Raisin, le Grand Nom de Jésus, le Chapelet, le Colombier, le Grand Aigle…? Sans oublier les noms de papiers spécifiques à l’exportation vers la Flandre et la Hollande : le Pantalon, l’Amsterdam, la Fleur de Lys…*

Moins poétiques enfin, le papier trasse pour l’emballage (fabriqué à partir de chiffons de piètre qualité), et le papier gris ou bleu pour le dessin.

On dénombre en fait quelque quatre-vint-dix sortes de papier au XVIIIe siècle, dont les tailles et le poids des rames ont été réglementés grâce à différents arrêts de 1732, 1739 puis 1741.

Bois gravé de François Angeli, extrait de Henri Pourrat, Dans l’herbe des Trois Vallées, 1954, p. 115.

Claude Dravaine reprend ce que sa mère et les archives en sa possession lui ont raconté de la vie de papetier et des papiers fabriqués à l’époque de son grand-père, soit Jean Faure l’Aîné, premier papetier de Nouara à ne plus porter le nom de Gourbeyre (même s’il en est un descendant direct par sa mère). Nous sommes alors au XIXe siècle, Jean Faure prend sa place auprès de sa mère vers 1830, voire un peu avant, dans l’exploitation du moulin de Nouara. Il décède en 1886, deux ans avant la naissance de sa petite-fille Jeanne Lichnerowicz (Claude Dravaine).

Tout cela, c’était à peu près  du temps de mon grand-père, époque où l’on arrivait encore à s’en tirer, bien qu’on ne fabriquât plus de papier pour écrire ou imprimer, ni les petites sortes <format> − la couronne, le petit-raisin, − ni les moyennes sortes − le grand-raisin, la cloche, la licorne, l’écu, le carré, − ni les grandes sortes, le grand jésus, le grand aigle, le soleil, l’étoile, le colombier, invention d’un papetier d’Ambert du temps d’Imberdis, et qui avait été vite abandonné comme peu pratique : il nécessitait en effet un système des cordes et de poulies qu’un seul ouvrier ne pouvait suffire à manier.

Le grand domaine est devenu une petite exploitation familiale comme il en existe beaucoup dans les vallées d’Ambert depuis la Révolution. Jean Faure travaille tout d’abord avec sa mère pour élever ses frères et sœurs, puis avec ses frères et sœurs en âge d’aider à la fabrication du papier, puis, une fois marié, avec ses enfants qui le peuvent, deux en réalité, puisque quatre des filles quittent tôt le foyer (trois comme religieuses, une autre comme couturière). La dernière (et l’aînée) de la fratrie se marie en 1865 avec un papetier du Petit-Vimal.

On ne faisait même plus de Joseph fluant, c’est-à-dire non collé, qui servait à l’impression des livres très ordinaires, mais seulement de Joseph à soie, − très employé encore pour l’apprêt des soieries à Lyon et à Saint-Étienne, les soies en bottes, − le cartier, − pour couvrir le dos des cartes à jouer, − le pot, − pour le côté des figures de ces cartes. Ces deux dernières variétés servirent aussi pour les premières cartes de photographies. Petites sortes, petits formats ! Et le papier marqué d’un serpent, qu’on appelait la serpente. C’était le triomphe de mon grand-père, ce papier fin, difficile à réussir, qu’on collait, et qu’on teignait ensuite de toutes les couleurs. Beaucoup ne parvinrent jamais à le fabriquer. À La Forie d’ailleurs, la composition de l’eau du ruisseau l’interdisait. On l’employait pour les tiges de fleurs artificielle, et les éventaillistes s’en servaient également.

De toute la fratrie, seul reste à Nouara Joseph, qui reprendra le flambeau et sera le dernier papetier des lieux et de la famille. Père et fils installent une machine à fabriquer un type de papier, dans les années 1870, comme le fit Joseph Faure, frère de Jean Faure l’Aîné au Moulin de Valeyre (marié avec sa cousine Benoîte) dans les années 1865.

Mon grand-père fit aussi du papier buvard rose, teint à la fuchsine, poudre impalpable qui s’insinuait partout. Il y eut même à Nouara une machine pour fabriquer le papier noir pour paquets d’aiguilles. Certains clients, des tailleurs notamment, en commandaient de longs rouleaux, de cinquante à soixante mètres. Un ingénieur vint spécialement pour initier l’oncle Joseph au maniement de la machine. Cette production encore considérable avait même son inconvénient. Il n’était pas facile, en hiver, de faire sécher ces grandes longueurs de papier.

C’est à cette époque que le papier de soie Joseph, par ses qualités “chiffonneuses” et absorbantes, conquit le marché important des pharmacies : on le substitua aux éponges trop coûteuses pour le nettoiement des bocaux. C’était la ressource principale, car on ne pouvait la fabriquer qu’ici (…)**

Feuilles de papier de soie (Joseph à soie ?) trouvées à Nouara.
Feuilles de papier de soie (Joseph à soie ?) trouvées à Nouara.
La transparence du papier de soie.
La transparence du papier de soie.
Le papier de soie possède un aspect "chiffonneux", lui permettant de remplacer les éponges.
Le papier de soie possède un aspect « chiffonneux », lui permettant de remplacer les éponges.

Henri Pourrat donne quelques précisions quant à ce Joseph, réalité ou légende :

“À Nouara, dit le vieux homme, il y avait eu le grand Joseph Gourbeyre qui était le maître. Il avait servi comme officier sous Napoléon et il en gardait des agréments en même temps que l’âme guerrière. C’est de lui qu’est venu le nom de papier Joseph pour ce papier de soie, doux comme du chine, qu’il fut le premier à fabriquer. Une sœur essaya bien de mener la fabrique. Mais c’étaient les machines qui venaient. Elle s’est ruinée tout bonnement…”***

Qui était ce vieux homme ? L’abbé Grivel dont Henri Pourrat mentionne les Chroniques du Livradois ? En tout cas l’information est à examiner de près. Joseph Gourbeyre, dit aussi le Grand José est né en 1790. Sa sœur, Marie Joséphine Gourbeyre, est née en 1789. L’un comme l’autre héritent des parts de leur père Joseph Gourbeyre, décédé en 1795 : Joseph de la meunerie et de l’ancien manoir (remplacé par la ferme du XIXe siècle), Marie Joséphine du vieux moulin (ou la fabrique du milieu) et du moulin des Vernières. Elle est plus âgée que lui, et elle s’installe dans la fabrique du milieu pour l’exploiter avec son mari à l’âge de 18 ans en 1807. Joseph aurait-il effectué son invention avant que sa sœur ne reprenne le flambeau ? À l’époque, il n’a pas pu encore suivre Napoléon en tant qu’officier, il n’effectuera que les dernières campagnes… Quant à Marie Joséphine, elle fera effectivement faillite à la mort de son mari (par la faute de celui-ci !), ses frères Pierre et Joseph la dépossèderont de son héritage, mais elle poursuivra la production de papier avec son fils aîné en louant la fabrique du milieu à Joseph. Et elle a si mal réussi que cette fabrique fonctionnera grâce à ses descendants jusqu’à environ 1901 ! La source de l’information n’est pas aussi pure que l’eau du ruisseau…

 

* Henri Pourrat, Dans l’herbe des trois vallées, éd. Albin Michel, 1954, pp. 175-176.
** Claude Dravaine, Nouara, Chroniques d’un antique village papetier, éd. Bossard, 1927, pp. 117-118-119.
*** Henri Pourrat, Dans l’herbe des trois vallées, éd. Albin Michel, 1954, p. 240.

2 thoughts on “Claude Dravaine raconte : Les derniers papiers de Nouara

  1. « quatre des filles quittent tôt le foyer (trois comme religieuses, une autre comme couturière) » ; où sont décédées les trois religieuses ? dans quel ordre étaient elles ? qui pourra me l’apprendre ???

    1. Bonjour Claude. Pour répondre en partie à votre question, je vais reprendre le texte de Claude Dravaine. Les trois soeurs sont Marianne (ou Marie Anne) née en 1844, Joséphine Louise née en 1850 et Delphine Benoîte née en 1852. Toutes les trois furent religieuses de l’ordre de Saint-Paul de Chartres. Marianne partit toute jeune à Cayenne pour s’occuper des galériens. Elle revint au bout de vingt ans, atteinte de paludisme et autres maladies apparemment. Elle resta à Ambert une année, puis repartit à Cayenne où elle mourut au bout de 18 mois. Claude Dravaine ne donne pas malheureusement de précisions quant aux deux autres soeurs. Elle nous dit seulement qu’elles partirent jeunes toutes les deux. Etait-ce à Cayenne, à la Guadeloupe ou à la Martinique ?

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