Le moulin de Nouara, un hameau d’Ambert -1

En 2017, ce qui reste du hameau animé.
En 2017, ce qui reste du hameau animé.

Nouara de nos jours ne s’anime vraiment qu’à l’été lorsque les maisons s’ouvrent pour quelques semaines. Comment imaginer que pendant des siècles, ces quelques maisons ont constitué les alvéoles d’une ruche bruissante ? Comment même imaginer que les bâtiments que nous voyons ne sont plus les mêmes que ceux en place voilà 150 ans ?

Les documents d’archives (nombreux en ligne et facilement accessibles sur le site Internet des Archives départementales) nous sont alors d’un grand secours : le cadastre napoléonien (1836-37), les actes de l’État civil (1794-1912 pour ceux en ligne. Encore s’agit-il de savoir qui chercher, quand et où, d’où l’aide précieuse des généalogistes qui apportent d’énormes indices, voire des preuves), les fiches de matricules pour les hommes (toujours en ligne), et les volumes du recensement, de 1836 à 1911.

Ces derniers se présentent sous la forme de gros livres, un seul et même formulaire page après page emplis de listes de renseignements personnels, par hameau, par quartier, par rue, par bâtiment : la constitution de chacun des foyers.

Un outil intéressant qui permet de saisir une image d’un lieu à un instant T et d’en comprendre l’évolution sur presque un siècle. De noter les allers et les venues des uns et des autres, de saisir les agitations, les alliances… Avec une particularité notable, nous sommes dans un (des) village(s) papetier(s), un monde sur lequel s’exerce encore l’endogamie séculaire que nous avons déjà notée pour les Gourbeyre. S’y croisent et s’y recroisent alors les mêmes familles, les mêmes acteurs, avec néanmoins quelques délitements sur fond de mutation économique. Nous nous arrêtons avant la Première Guerre mondiale, le changement réel de siècle et de société ne sera pas encore effectif, mais nous saisirons néanmoins la fin du papier, cette très vieille tradition ambertoise, et la fin de ses hameaux. Prêts pour un voyage dans le temps ? Allons-y !

Les Faure
Les Faure

En 1836, le document du recensement ne distingue pas clairement les quartiers et les villages. Les noms arrivent à la suite, et après quelque temps, le nom de Faure apparaît. Il s’agit de Jean Mari Joseph Faure (Jean Faure l’Aîné), fils aîné de Jean et de Marie Joséphine, né en 1807 à Thiers. Il a 29 ans, est fabricant de papier et habite avec quatre de ses frères et sœurs (Marianne, Jean Joseph, Joseph, et le dernier Joseph appelé Louis) et leur mère Marie Joséphine Gourbeyre dans le moulin du milieu (qu’elle loue à Joseph Gourbeyre, son frère). Une domestique, Catherine Begonin, habite sur place. Le hameau de Noirat ne semble pas avoir plus que ces quelques habitants. Marie Joséphine Goubeyre est veuve depuis treize ans et les affaires reprennent juste après le séisme des procès pendant des années, la mort de Jean Faure son mari et de la saisie vengeresse par ses frères. Le moulin a été entièrement démantelé, l’activité papetière n’a été reprise que par elle. Les autres unités sont apparemment en attente de reprendre.

Ce faible nombre d’habitants sur place ne signifie pas pour autant que le moulin ne connaît pas une fréquentation plus importante pendant les heures d’activité : de nombreux bras sont requis pour trier les chiffons et les feuilles de papier, souvent des femmes. La pâte à papier et la fabrication des feuilles demandent en revanche des hommes spécialisés (celui qui fabrique la feuille avec les formes, celui qui lève les feuilles de la forme, les deux mêmes qui pressent les feuilles, le gouverneur qui vérifie le pourrissage des chiffons et gère le personnel, celui qui encolle les feuilles…), en nombre moindre, mais le travail est physique.

Les différents bâtiments constituant le hameau en 1837, et leurs propriétaires.

En 1841, la population du hameau est bien plus importante. Nous retrouvons les Faure travaillant au moulin du milieu, mais la famille s’est agrandie. Jean Faure l’Aîné s’est marié avec Marie Anne (sa cousine, fille de Joseph Faure) en 1837. Ils ont eu une fille, Joséphine ; elle se mariera avec Joseph Begon et travaillera à ses côtés comme papetière. On la retrouvera dans le recensement de 1866 au Petit-Vimal. La mère, Marie Joséphine Gourbeyre, est toujours en vie et au moulin. Marianne, une sœur de Jean, est encore au foyer, et une autre de ses sœurs, Joséphine, l’a rejoint avec son mari, Jacques Jarrix, et leurs deux enfants Joseph et Jean. Jacques est papetier et travaille avec son beau-frère. Une servante (Anne Gourbeyre) et deux domestiques (Michel Marainat et Jean Pichoir) vivent au moulin.

Deux autres familles apparaissent, celle de Jacques Ribbe, papetier, et de sa femme Antoinette Roche, avec laquelle il a eu trois filles (Marie Anne, Marie, Margueritte). Sa mère, Jacqueline Chotard habite avec eux.
Et la famille de Claude Begonin, veuf, lui aussi fabricant de papier, ses fils Pierre et Jacques, ses filles Jeanne, Marie Anne et Elisabeth.

Qui sont-ils ?

Le nombre de domestiques des Begonin (Jeanne Clostre et Sébastien Varenne) laisse à penser que la famille est plus aisée que celle des Ribbe (pas de domestiques). Ce qui permet d’envisager que Claude Begonin pourrait être ou fermier ou tenancier du moulin d’En-haut appartenant à Joseph Joubert Fuzon ou ses descendants (et donc habiter dans cette partie), et que les Ribbe pourraient être la famille d’un compagnon papetier des Faure (et habiter au moulin du milieu). Tout ceci n’est que supposition, entendons-nous bien.

Une usine, construite par un monsieur Gourbeyre au XXe siècle, a pris la place du moulin d'En-haut, encore debout même si en piètre état, en 1925. Il avait l'air, d'après Claude Dravaine, d'une forteresse très imposante. La taille de l'usine est bien moindre que celle du moulin.
Une usine, construite par un monsieur Gourbeyre au XXe siècle, a pris la place du moulin d’En-haut, encore debout même si en piètre état, en 1925. Il avait l’air, d’après Claude Dravaine, d’une forteresse très imposante. La taille de l’usine est bien moindre que celle du moulin.

En 1846, Noirat affiche 26 habitants. La famille Begonin est toujours présente sur le site, la servante ne semble plus être la même à moins qu’elle ne se soit mariée (Jeanne Tixier).

Côté moulin du milieu, la famille s’est encore agrandie. Les Jarrix (le père mentionné comme compagnon papetier) ont un fils en plus (Louis).

Jean Faure l’Aîné et Marianne ont eu trois enfants entre temps (Joseph 4 ans, Marie Anne 2 ans et Marie 1 an), et leur fille Joséphine est toujours en vie (7 ans). Marie Anne, la sœur de Jean Faure l’Aîné, et Marie Joséphine Gourbeyre, leur mère, vivent encore au moulin du milieu. La domesticité s’est élargie puisqu’elle compte dorénavant cinq personnes (Coerchon Catherine et Antoinette, Monteillet Marie Anne, Nourrisson Pierre et Valdoire Jacques). La famille Ribbe n’apparaît plus en revanche.

Ces domestiques travaillent sans doute avec Jean Faure l’Aîné dans la fabrication du papier.

1851 : 30 personnes vivent au hameau de Nouara. La famille de Maurice Serindat Artaud vient de s’installer. Maurice Serindat est né en 1804 à Saint-Martin-des-Olmes, il est compagnon papetier. Sa femme Marie Artaud, avec laquelle il se marie à Ambert en 1826, est née en 1803 à Job. Le père de Maurice était fabricant de papier à Lagat. Le couple Maurice et Marie ont cinq enfants dont les aînés travaillent à leurs côtés.

Un homme seul, papetier, vit dans le même foyer, aucun lien de parenté n’est mentionné. Il s’agit d’Antoine Stinquevie, il a 35 ans, « polonné » d’origine par son père, mais né à Grandrif, et il est papetier ou marchand de chiffons. Il s’agit en réalité d’Antoine Steinkwich ou Stinckwich, futur époux de Marie Serindat, la fille aînée (mariage le 27 avril 1852). Les Serindat et Antoine Stinckwich travaillent peut-être avec les Faure.

Le « Polonné » Antoine Stinquevie, ou Stinkwich.

Les Faure justement sont dorénavant sept, deux enfants sont nés depuis 1846 (Augustine, 3 ans et Louise, nouveau-né), Marie, la petite dernière en 1846, est décédée entre temps. Augustine, aussi appelée Jeanne ou Justine, sera la mère (future !) de Jeanne Lichnerowich alias Claude Dravaine, l’écrivaine d’Ambert et amie d’Henri Pourrat. Marie Joséphine Gourbeyre, la mère, vit toujours avec eux. Chose surprenante, elle est mentionnée comme propriétaire, apparemment pas d’un bâtiment à Nouara, aurait-elle acheté ailleurs ? Sa fille Marie Anne, restée longtemps avec la famille, est partie. C’est elle qui pendant de nombreuses années fit l’école aux enfants du pays dans une salle à l’arrière du moulin accessible par une porte encore visible en façade (cf. article L’école au moulin -21 décembre- de ce blog). Trois domestiques aident à la maison et au travail à la papeterie (Anne Gourbeyre -est-ce la même qu’en 1841, elle aurait alors eu 7 ans ?-, Marie Chelle et Marie Prat).

Les Jarrix sont partis pour rejoindre un moulin du Petit-Vimal, le premier moulin en venant de Noirat. Claude Dravaine les mentionne à plusieurs reprises dans son ouvrage, et notamment Jean qui fit quelques « bêtises » avec son cousin Joseph : « L’oncle Joseph [le fils de Jean et Marianne Faure], le frère aîné, allait en classe à Ambert chez les Frères des Écoles Chrétiennes. Il faisait souvent l’école buissonnière, rentré déchiré, barbouillé à faire peur. Il s’entendait bien avec un de ses cousins du Petit-Vimal, Jean Jarrix. Tous deux aller dénicher des nids, en remplissant un grand tiroir à l’insu de leurs parents : c’était pour faire un collier, dirent-ils, quand on découvrit, en décomposition, plus d’une centaine d’œufs de toutes grosseurs, de toutes couleurs.
Ce Jean Jarrix, plus tard, fut un de ces célibataires bizarres, comme il y en eut toujours par ici, et à qui le travail régulier est impossible. » (Claude Dravaine, Nouara, 1927, page 204).

Le Petit-Vimal de nos jours. Le moulin où les Jarrix travaillèrent est situé tout à droite de la photo, et tout en haut du hameau papetier.

Les Begonin travaillent toujours au moulin d’En-haut. Le père, Claude, est marqué comme propriétaire, mais certainement pas du moulin d’En-haut. Toute la famille travaille avec lui au papier. Des jeunes aident aussi, Claude Descotes, âgé de 15 ans et Pierre Nourrisson (16 ans), qui travailla auparavant avec la famille Faure. Deux domestiques complètent le foyer, Marie Tixier (qui s’appelait Jeanne au précédent recensement) et Benoîte Prat.

Un quatrième foyer apparaît, celui du docteur Pierre Gourbeyre, frère de Marie Joséphine. Il occupe enfin son château, dont la construction a débuté dans le premier quart du XIXe siècle. Une domestique, Marie Faure, habite avec lui.

Cinq ans plus tard, en 1856, trente-huit personnes résident à Noirat. La famille Serindat est partie (la mère est décédée en 1852), remplacée par la famille Ribeyron. Le père Antoine Ribeyron et sa femme, Marie-Anne Begon, sont cultivateurs ; les deux fils Jean-Baptiste et Pierre sont papetiers. Pierre a 19 ans, il se mariera avec Marie Dapzol et les deux iront fonder un foyer à Valeyre de haut. Pierre restera papetier. Son frère Jean-Baptiste est déjà marié en 1856, avec Marie Prat, ils ont un fils Antoine, nouveau-né. Marie Prat est vraisemblablement la domestique recensée chez les Faure en 1851.

Autre foyer de papetiers Jean Jarsaillon et sa femme Marguerite Chevaleyre, tous les deux 25 ans.

Ces deux familles travaillent peut-être chez les Faure.

Chez ces derniers, une nouvelle fille est née, Delphine, quatre ans plus tôt. Marie Joséphine Gourbeyre est toujours parmi eux. Six domestiques (filles âgées de 12 à 22 ans) sont logées chez eux. L’une d’entre elles, Augustine Duranton, pourrait-être une petite-cousine de Jean Faure l’Aîné, petite-fille d’Antoine Faure au moulin de Valeyre

Les Begonin occupent toujours le moulin d’En-haut. Claude le père, ainsi que les trois enfants, Jeanne l’aînée toujours célibataire à 40 ans, Pierre dans la même situation à 39 ans, et Joseph (le benjamin), sa femme et ses deux filles en bas âge. Une nièce, enfant naturelle, fille de Jeanne (?), les a rejoint. Deux domestiques appartiennent enfin au foyer (Arment Lebon, 13 ans, et Anne Gourbeyre, 21 ans, qui travaillait chez les Faure en 1851).

Sans doute pour travailler à leurs côtés, un nouveau foyer est apparu au moulin d’En-haut, celui des Pouyet Fritisse (Claude et Anne) avec leurs deux enfants de 30 et 27 ans, ainsi qu’un neveu de 6 ans du côté de la femme. Le père est fabricant de papier. Le fils Antoine est mentionné comme « aliéné non dangereux », la fille Marie comme propriétaire (à Ambert ?)

Pas de mention de Pierre Gourbeyre au château. Pourtant, il y vivra jusqu’à sa mort en 1858.

L’année 1861 manque pour les hameaux de Valeyre. Cette interruption marquera la fin de la première partie et l’on retrouvera en 1866 les différents acteurs de Nouara. Cet intermède n’est pas si artificiel puisque de nombreux changements vont intervenir au cours des dix ans qui vont séparer les deux recensements.

Le lien de tous les papetiers des hameaux de Valeyre, le ruisseau de Gourre, de Nouara, de Valeyre, mais appelé par tous la "Mayres". Ici après Nouara.
Le lien de tous les papetiers des hameaux de Valeyre, le ruisseau de Gourre, de Nouara, de Valeyre, mais appelé par tous la « Mayres ». Ici après Nouara.

 

Sources :
Archives départementales du Puy-de-Dôme, recensement 1836 à 1911 en ligne pour Ambert (cote 6M41 à 6M56) (les années postérieures peuvent être consultées sur place jusqu’en 1975).

3 thoughts on “Le moulin de Nouara, un hameau d’Ambert -1

  1. bonsoir, bravo, encore un très bel article, très agréable à lire ; on peut assez s’imaginer l’effervescence qu’il pouvait y avoir dans toutes ces maisons !!!

    1. Bonjour, je vous remercie ! Je fais mon maximum ! J’aimerais assez retrouver le bruit de ces vallées (pour comprendre pas pour que ça dure !), qui sont maintenant très tranquilles…
      La suite de l’article dans deux semaines.

  2. « Mayres » ; je ne sais pas pourquoi mais je crois que j’aurai écrit « mère » car c’est presque un « artère » et après il y a des petits « vaisseaux » des petits ruisselets … mais, je n’en suis pas du tout sûr …

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