Marie-Joséphine

Il est des personnages de fiction si bien décrits, si incarnés que l’on s’attache à eux comme s’ils étaient de vos amis. Marie Joséphine Gourbeyre est de ceux-ci. Bien qu’elle ne soit qu’en partie de fiction, puisque si elle est un des personnages de l’ouvrage de Claude Dravaine, Nouara, elle fut l’une des dernières papetières de Nouara et a vécu de 1789 à 1859 en ces lieux.

Aucune description d’elle dans le livre de Claude Dravaine. C’est un lot d’archives et des recherches dans l’état civil du Puy-de-Dôme qui m’ont permis d’approcher un peu plus Marie-Joséphine. Voici son histoire, telle que je l’ai comprise.

Le dernier grand papetier de Nouara.
Le dernier grand papetier de Nouara.

Marie-Joséphine naît à l’aube de la Révolution le 1er janvier 1789, au moulin papetier de Nouara, au sein d’une des grandes familles papetières d’Ambert, les Gourbeyre. Son père, Joseph Gourbeyre, est le dernier de la lignée des Gourbeyre de Noirat, un bourgeois gérant son domaine et laissant des papetiers travailler la pâte à sa place. Mais c’est inévitable vue l’importance de ce domaine, et courant depuis son aïeul, Pierre Gourbeyre. Sa mère est Marianne Quiquandon, qui vivra à Nouara jusqu’en 1827 dans l’ancien manoir maintenant disparu. De leur union va naître quatre enfants, couramment dénommés Pierre, Joseph (le grand José), Marie-Joséphine et Jean-Claude (dit Côte) qui deviendra fondeur d’or à Paris avant de revenir à Nouara.

Au décès de Joseph Gourbeyre, le père, en 1795, le domaine est partagé entre ses quatre enfants.

 

 

 

Pierre hérite de terres, c’est lui qui construira le château de Nouara. Au grand José revient le manoir et la partie qui sera transformée en meunerie, à Jean-Claude le moulin d’En-haut et les terres attenantes et à Marie-Joséphine des terres ainsi que le moulin des Vernières et la fabrique du milieu (le vieux moulin). La grange-étable séchoir est répartie entre les différents propriétaires.

A droite le château construit par Pierre, au centre le vieux moulin possédé par Marie-Joséphine, au fond la partie reçue par le Grand José. A Jean-Claude le moulin d’en-haut qui a été remplacé en partie par l’usine au-dessus de l’ensemble (on en aperçoit le pignon en bas à droite).

Marie-Joséphine est une femme résolue, une femme d’honneur, qui passe outre l’avis familial lorsque sa décision est prise. Ce sont les archives qui nous le révèlent.
En 1807, le 14 janvier à 5 heures et demie est découvert à l’entrée de l’hospice de Thiers un enfant nouveau-né, entièrement pourvu d’un trousseau d’habits et de coiffes en laine, lin et coton tout neufs. Un mot l’accompagnait, demandant de le baptiser sous les prénoms de Jean Mari Joseph et de prendre soin de lui.
Le 13 mai 1807, Jean Faure fabricant de papier de Gourbeyre, à Valcivières, âgé de 27 ans, et Marie Joséphine Gourbeyre, âgée de 18 ans, réunis devant Damien Marie Régis Céleyron Saulnier adjoint du maire pour célébrer leur mariage, reconnaissent être les parents de Jean Marie Joseph né à Thiers, et l’adoptent comme parents légitimes :

“Attendu que le quatorze janvier dernier ladite demoiselle Gourbeyre épouse est accouchée en la ville de Thiers d’un enfant de sexe masculin lequel enfant a été ledit jour exposé devant la porte de l’hospice de Thiers ainsi qu’il résulte de l’extrait du procès verbal dressé le même jour par monsieur le mayre et officier de l’état civil de ladite ville de Thiers en bonne forme et qui a été prénommé Jean Mari Joseph, ledit sieur Jean Faure déclare par les présentes que ladite demoiselle Gourbeyre était enceinte de ses faits et œuvres, en conséquence il l’adopte pour son propre et légitime enfant comme étant né de son union avec ladite demoiselle Gourbeyre qui de son côté fait la même adoption.”

Claude Dravaine ne mentionne pas que le premier enfant du couple est né hors mariage et abandonné quelques mois. En revanche, elle signale que la mère de Marie Joséphine, Marianne Quiquandon Gourbeyre et les trois frères étaient fermement opposés au mariage, parce que Jean Faure était un pauvre fabricant de papier dans un moulin appartenant, peut-être (là c’est ma supposition) à un cousin éloigné des Gourbeyre, Pierre Pourrat Mathias. Sur l’acte de mariage, seule la mère signe, aucun des frères n’est présent.

Les signatures apposées au bas de l'acte de mariage de Jean Faure et Marie Joséphine Gourbeyre. On reconnaît celles de Jean et Marie Joséphine, en haut, en-dessous celle de la mère Marianne Quiquandon, viennent ensuite les témoins dont Joseph Faure, frère aîné de Jean. Son autre frère, Antoine, ne sait pas signer. Sont ainsi témoins Jean Dauphin marchand à Ambert, Pierre Malzovet (?) compagnon papetier à Valeyre. Ont aussi signé Celeyron Saulnier l'adjoint au maire et Benoît Pécaut qui était présent.
Les signatures apposées au bas de l’acte de mariage de Jean Faure et Marie Joséphine Gourbeyre. On reconnaît celles de Jean et Marie Joséphine, en haut, en-dessous celle de la mère Marianne Quiquandon, viennent ensuite les témoins dont Joseph Faure, frère aîné de Jean. Son autre frère, Antoine, ne sait pas signer. Sont ainsi témoins Jean Dauphin marchand à Ambert, Pierre Malzovet (?) compagnon papetier à Valeyre. Ont aussi signé Celeyron Saulnier l’adjoint au maire et Benoît Pécaut qui était présent.

De quoi va vivre ce couple avec le premier enfant d’une longue fratrie ? De la fabrication du papier bien sûr, dans la fabrique du milieu. Dans les tout premiers temps les deux autres frères de Jean Faure, Antoine et Joseph, célibataires, viennent leur prêter main forte. Tout se passe bien jusqu’à ce qu’ils se marient et quittent Nouara. Antoine l’aîné va travailler au moulin de Valeyre, tandis que Joseph va en 1811 devenir tenancier du moulin de Gourbeyre appartenant à Pierre Pourrat-Mathias pendant un temps, puis propriétaire de son propre moulin, en 1823-24, à peine plus loin au pas de La Planche.

Jean Faure se révèle un piètre gestionnaire, Marie-Joséphine ne change pas de cap, le soutenant contre vents et marées. Les procès pour dettes s’enchaînent alors, impayés à Delaire forgeron en 1810, non règlement d’une vache à Jean Rolle agriculteur de Combrias, d’un cochon en 1812, en 1813 non paiement de sa dette à Antoine Coupal le boulanger, en 1814 non règlement de bois et briques, ou bien défaut de paiement de salaire… Ce sont ainsi 13 dossiers de procès (durant plusieurs années) qui se suivent entre 1810 et 1826. En 1813, Jean Faure est même emprisonné et Marie Joséphine hypothèque ses biens pour le sortir de prison…

Requête de George Feneyrolle contre Jean Faure Gourbeyre. 6 août 1817. George Feneyrolle est fabricant de papier à La Forie.
Créance d'Antoine Guillaud, fabricant de papier à Longechaud, contre Jean Faure Gourbeyre. 24 juin 1819.
Créance d’Antoine Guillaud, fabricant de papier à Longechaud, contre Jean Faure Gourbeyre. 24 juin 1819.

Et pendant ce temps, malgré la misère (relative), le travail, la famille s’agrandit. Marianne en mai 1808, Jean Joseph en 1809, Jeanne Marie Joséphine en avril 1811, Pierre 1812 (mort-né), Marie en avril 1814, Joseph en septembre 1815, Pierre-Joseph en 1817 (qui n’a pas survécu), Joseph en 1818 (vit 4 jours), une fille mort-née en 1819, Joseph en septembre 1821, et Jeanne Joséphine en 1824, qui survit 18 jours. Quelques mois après le décès brutal de Jean Faure, le 24 septembre 1823, à 43 ans.

Signatures de l'acte de décès de Jean Faure : Gourbeyre Fuzon est le Grand José, frère de Marie Joséphine, Jacques Artaud un des compagnons papetiers de Nouara, Imberdis Brugeron adjoint au maire.
Signatures de l’acte de décès de Jean Faure : Gourbeyre Fuzon est le Grand José, frère de Marie Joséphine, Jacques Artaud un des compagnons papetiers de Nouara, Imberdis Brugeron adjoint au maire.

Marie-Joséphine n’est sans doute pas Cosette, mais sa vie est loin d’être rose. Elle fait alors appel à ses frères restés à Ambert, Pierre et le Grand José, pour l’aider à payer ses dettes. Ce dont ils s’acquittent avec application en rachetant à Marie-Joséphine ses possessions au quart de leur valeur… Celle-ci se retrouve donc seule avec sept enfants, à exploiter une fabrique qui ne lui appartient plus, mais son métier reste sa seule source de revenus. Elle habite alors dans la maison du papetier, celle du vieux moulin, tandis que sa mère reste au manoir et que Pierre se fait construire le château.

Son fils aîné, qui a 16 ans au décès de son père, vit chez son oncle Pierre avec sa cousine Elie. Après 1830, il décide de venir en aide à sa mère et devient marchand papetier. Sans faire fortune, il réussit et vient en aide à sa famille, puis devient le papetier de Nouara aux côtés de sa mère. Il est le dernier papetier de Nouara, le grand-père de Claude Dravaine, un homme sensible et d’une brillante intelligence. Un digne successeur de sa mère :

“Pourtant Marie-Joséphine aussi était instruite, une femme de tête autant que de cœur. Plus tard elle devint, malgré les déboires qu’elle avait subis, la conseillère de tout le pays d’alentour. Ce n’était pas un simple revirement de cet élément inexplicable qu’on appelle la chance, mais un juste retour de prestige dû à ses qualités personnelles.”*

 

 

* Claude Dravaine, Nouara, chroniques d’un antique village papetier, éditions Bossard, Paris 1927.

8 thoughts on “Marie-Joséphine

  1. le couple GOURBEYRE-QUIQUANDON eut comme enfants : 1/ Pierre (né en 1179, décédé en 1858 ; eut une fille née hors mariage vers 1802 et se maria en 1805 à Ambert avec Jeanne Marie Joséphine LUSSIGNY (famille deviendra « de LUSSIGNY » et ancêtre de Valéry GISCARD d’ESTAING) ; 2/ Suzanne (née en 1781 ; décédée ???) ; 3/ Marie Anne (née en 1782 ; décédée ???) ; 4/ Jean Joseph (né en 1783 ; décédé ???) ; 5/ Jeanne Marie (née en 1785 ; mariée avec Jean Marin MICOLON ; ils ont dû avoir une descendance ; mais il faudrait que je fasse les recherches) ; 6/ Marie Joséphine (dont vous parlez dans cet article) ; 7/ Pierre Joseph (né en 1790, décédé en 1864, marié avec Geneviève Rosalie FUZON ; avec descendance) ; 8/ Jeanne Marie (née en 1791, décédée ???) et 9/ Jean Claude Thérèze (né vers 1792 ; décédé ??? après 1832 ; marié avec Marie (dite Zélie) COLLANGETTE ; sûrement la même famille que Mazarine PINGEOT)

    j’aimerai bien connaître les différents propriétaires au fil du temps du château où il y eu aussi une colonie ; des cartes postales anciennes l’attestent …

    il convient de lire : Pierre MATHEVET (et non « MALZOVET »)

    je pense que le boulanger était Antoine COUPAT (et non « COUPAL »)

    Joseph FAURE, né le 29 août 1815 à Nouara (Ambert)

    Pierre Joseph FAURE est né à Noirat (Ambert) le 5 novembre 1817 et est décédé à Noirat (Ambert) le 28 mai 1818

    Jany Joséphine FAURE, née posthume, son père étant décédé quatre mois auparavant environ

    Pierre GOURBEYRE, né en 1779, est dit en décembre 1819 « docteur en médecine de la ville d’Ambert » et est dit en août 1858 à son décès « officier de santé en son domicile de Noiras (Ambert) ; attention le statut d’officier de santé est bien différent de celui de docteur en médecine (disons le : inférieur …)

    j’espère que mes commentaires donneront suite à de très nombreux autres commentaires ; allez à vos claviers !!!

    1. Je n’ai conservé dans la filiation des Gourbeyre-Quiquandon que ceux qui héritent du père à son décès, soit quatre enfants, dont on retrouve les descendants par la suite dans des documents notariaux demandés par la colonie (pour tout à fait autre chose).
      Aucune trace de Jeanne-Marie Gourbeyre Micolon dans ces documents, et aucune trace dans le texte de Claude Dravaine qui pourtant parle bien des autres enfants des Gourbeyre Quiquandon. Bizarre…

      1. j’ai bien trouvé la naissance de Jeanne Marie GOURBEYRE mais après je ne sais pas ce qu’elle est devenue … comme j’indiquais dans mon commentaire du 3 avril 2017 de 21 h 39 mn

        1. Bonjour, j’ai retrouvé aussi son acte de naissance. Serait-elle décédée avant la mort de son père pour qu’elle ne fasse pas partie du partage des biens ? Elle était trop jeune pour s’être mariée et avoir déjà perçu sa part. Il faut examiner tous les actes de décès entre 1785 et 1796 !! Qui veut s’y coller ?

  2. j’ai un gros doute quant à ce que j’ai noté pour le 5ème enfant : Jeanne Marie née en 1785 : je ne sais pas ce qu’elle est devenue …

  3. Elle est fort intéressante votre recherche aux AD63 pour raconter la vie de cette femme étonnante.
    Marie Josephine Gourbeyre est une lointaine cousine, je suppose qu’elle est une descendante de Pierre Gourbeyre et Anne Chabanis (nos ancêtre à la XIe génération)
    J’apprécie vraiment le récit que vous publiez ici, sensible et très documenté.

    1. Je vous remercie pour vos commentaires. Marie Joséphine est effectivement la descendante de Pierre Gourbeyre et Anne Chabanis. Ce travail d’archives est passionnant et permet de connaître et la famille et surtout le moulin de manière plus intime.

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